Numéro 8



Quand les riches se font la guerre,
ce sont les pauvres qui meurent.

Sartre, Jean-Paul
L'éclat de la poésie se révèle hors des moments qu'elle atteint
 dans un désordre de mort.

Bataille, Georges


Présentation

Société


War
Brian D. Orend

11 septembre : comment se construisent la haine et la terreur comme systèmes
Pierre Blouin

Bibliothéconomie


L’impact des accords économiques internationaux sur le droit d'auteur et sur les politiques culturelles
George Azzaria

The Perception of Image and Status in the Library Profession
Deirdre Dupré

(Reproduction de) Le livre du Bibliophile.- Deuxième édition.- Paris : A. Lemerre, 1874.- 49 p. ; 16 cm.
Alphonse Lemerre
Petite perle historique

Théorie sociale

La « nouvelle économie », abordée a partir d'une analyse de la productivité dans l'économie
Luc Bonneville
La confiscation de l'universel : L'Occident et les autres, de Sophie Bessis
Mona Chollet


Comptes rendus

 Présentation
 Il y aurait encore, en ces temps troubles, a discuté d'une multitude de sujets, de problèmes et d'évènements.
Voici un huitième numéro de Hermès : revue critique. Un numéro complexe et simple à la fois. Il nous était impossible de ne pas parler des évènements du 11 septembre 2001. Il fallait le faire en interrogeant ces derniers, en s'interrogeant sur ce qu'est la guerre, et surtout en ne faisant pas le jeu des gouvernements et des dominateurs de toutes espèces. Ces derniers, sous des prétextes nombreux, nous obligent à faire don de notre liberté de pensée, au profit d'une nouvelle cause "occidentale"  : la lutte contre le terrorisme. Nos droits civils ont été amputés dans un silence presque complet. Le Canada, l'Angleterre et les États-Unis se sont votés des lois similaires de contrôle de l'immigration et de manifestation. Au Canada il s'agit d'une loi qui se situe en deçà de la Charte canadienne des droits (1). Le projet de loi :
"doit permettre particulièrement, sous des contrôles stricts, l'arrestation, la détention et, au besoin, l'imposition de conditions de libération de personnes soupçonnées de terrorisme, afin d'empêcher des actes de terrorisme et de sauver des vies." (2,3)
 D'ailleurs il ne faut pas être très à gauche pour dénoncer un tel projet. Le Commissaire à l'information du Canada, John Reid, et le Commissaire à la vie privée du Canada, George Radwanski, s'inquièteront de cette loi très radicale. De cette loi qui permet au Solliciteur général du Canada de garder secret certains éléments de preuve. M. Radwanski dira :
"C'est mon devoir de m'élever contre toute violation de la vie privée des Canadiens au nom de la lutte au terrorisme. Avec ce projet de loi, le droit à la vie privée pourrait être éliminé d'un coup de crayon. Mais, sans vie privée, il n'y a pas de vraie liberté." (4)
 L'Association du Barreau canadien demandera, dans son mémoire à la Chambre des Communes, que la définition de ce qu'est le terrorisme soit clarifiée.(5) De plus l'ABC demande que le projet de loi soit limiter dans le temps, elle propose que la limite d'application de cette loi soit limité à une année. Ces recommandations seront rejetées, et l'ABC sera traitée cyniquement par certains élus du parti au pouvoir. (6)

La mise en pratique de ce projet de loi nous dira beaucoup de l'effet de l'influence de l'Angleterre et des États-Unis. Une histoire à suivre quoi. 

Brian D. Orend, un spécialiste de la question de la guerre et de la justice, nous a permit de reproduire un court texte portant sur la question de la guerre et de sa justesse. Professeur de philosophie à l'Université de Waterloo il a publié deux livres dont les titres sont : War and International Justice: A Kantian Perspective (Wilfrid Laurier University Press, 2000); and Michael Walzer on War and Justice (University of Wales Press, 2000). Nous reviendrons sur ces titres dans un prochain numéro.

Pierre Blouin s'interroge à chaud sur le traitement journalistique du 11 septembre 2001. C'est à lire comme d'habitude. Ses commentaires sont bien secondés par des petites capsules dans Éphémérides.

George Azzaria propose un petit texte instructif pour les bibliothécaires que nous sommes. En quoi l'entente de libre échange nord-américain pose de nouveau le problème de la culture, des échanges culturels et de la survie des différences. Bien que son intervention touche l'ensemble de la culture, nous pouvons lire ces lignes en les mettant en parallèle avec le document de la Canadian Library Association (7) et celui de l'AUCC et autres (8) sur les effets de ces négociations sur le monde universitaire.

Pour une deuxième fois, Luc Bonneville propose un texte très intéressant sur la nouvelle économie. Est-elle si nouvelle cette nouvelle économie ? Lisez le texte...

Roger Charland

Notes 

(1) Voir le texte de la Charte : http://lois.justice.gc.ca/en/charter/const_fr.html. 

(2) Il s'agit d'une loi déposée le 15 octobre 2001 intitulée : Loi antiterroriste. Le 22 novembre 2001 un nouveau projet sera déposé dont l'intitulé est Loi sur la sécurité publique. Ce nouveau projet remplace certains articles du premier projet de loi C-36. Voir la position de la Défense nationale :  http://canada.justice.gc.ca/fr/nouv/cp/2001/doc_27784.html et on trouvera l'évolution de ce projet sur le site suivent du Gouvernement du Canada :http://canada.gc.ca/united-states/investigation-us_f.html. 



(5) http://abc.cba.org/Nouvelles/communiques/2001_communiques/2001-10-31_definition.asp. Dans leur mémoire l'ABC écrivait : "Définir le terrorisme n’est pas une tâche aisée. Nos tribunaux ont, de façon constante, refusé de définir les activités terroristes. Cette définition déterminera cependant, plus que toute autre mesure, si le projet de loi parvient à réaliser un juste équilibre. Étant donné les vastes pouvoirs conférés par ce projet de loi, il est impératif que cette définition soit formulée de la façon la plus précise qui soit. La définition proposée est à la fois trop générale et trop complexe en ce qu’elle risque d’englober une activité n’ayant aucun rapport avec le terrorisme, comme des grèves illégales ou des manifestations publiques. Nous sommes en outre préoccupés par la possibilité que des discriminations soient exercées." http://abc.cba.org/pdf/sommaire.pdf 
Cette position sera celle de le Centre canadien de philanthropie qui demande aussi une définition plus précise de ce qu'est un terroriste ou une organisation terroriste.  http://www.ccp.ca/information/documents/anti_terrorism-fr.htm 
 Après le dépôt d"amendement à la Chambre des communes la Ligue des droits et libertés maintiendra que ce projet de loi allait à l'encontre des libertés. http://www.newswire.ca/releases/December2001/06/c4540.html 

(6) Je ne citerai pas ici la transcription, ce que j'ai entendu lors de la présentation télévisée de la présentation de LBC sera bientôt disponible. Il est possible de recevoir une version préliminaire de la transcription en s'adressant à : 

(7) CLA, in partnership with the British Columbia Library Association, the Canadian Association of Research Libraries, the Canadian Association of University Teachers, the Library Association of Alberta, the National Library of Canada, the Ontario Library Association, the Saskatchewan Library Association, the Manitoba Library Association, and Industry Canada, has completed an assessment of the impact of the General Agreement on Trade in Services (GATS) on policy, programs and law concerning public sector libraries. http://www.cla.ca/resources/gats.htm ou aur le site http://www.caut.ca/english/issues/trade/GATS.pdf . 

(8) Voir le texte " WTO Threatens Our Health & Education Systems " par  Bill Graham in Bulletin on line, (december 1999) :  http://www.caut.ca/english/bulletin/99_dec/editorial.htm .



War




Ethics of War and Peace

Just War Theory

Realism

Pacifism

Conclusion

Bibliography

Other Internet Resources

Related Entries

 



One apt definition of war is this: war is an actual, intentional and widespread armed conflict between political communities. Thus, a fisticuffs between individual persons does not count as a war, nor does a gang fight, nor does a feud on the order of the Hatfields versus the McCoys. War is a phenomenon which occurs only between political communities, defined as those entities which either are states or intend to become states (in order to allow for civil war). Similarly, the mere threat of war and the presence of mutual disdain between these communities do not suffice as indicators of war. The conflict of arms must be actual and not merely latent. Further, the actual armed conflict must be both intentional and widespread: isolated clashes between rogue officers, or border patrols, do not count as actions of war. The onset of war requires a conscious commitment, and a significant mobilization, on the part of the belligerent communities in question.

Perhaps it would be appropriate here to cite the legendary Carl von Clausewitz. Clausewitz famously suggested that "war is the continuation of policy by other means." As a description, this conception is both powerful and plausible. It fits in nicely with his own general definition of war as "an act of violence intended to compel our opponent to fulfil our will." War, he says, is like a duel, but on "an extensive scale." As Michael Gelven has written recently, in an elegant monograph on how we ought to conceive of the essence of war, war is intrinsically vast, communal (or political) and violent. It is a widespread and deliberate armed conflict between political communities. It is the entity or phenomenon falling under such a description which is the primary focus of this entry.
  

The Ethics of War and Peace 


One of the most enduring, and difficult, philosophical questions with regard to war focuses on the ethics of getting involved with it in the first place. It is most helpful, in ordering one’s thoughts about this issue, to realize that there are three traditions of thought which dominate the philosophical treatment of this topic. This is not necessarily to imply that these three traditions exhaust all possible options for thinking about the ethics of war and peace, merely to note that they are hegemonic and importantly different from each other. But very few theories on the ethics of war succeed in resisting ultimate classification into one of them. The three traditions are: JUST WAR THEORY; REALISM; and PACIFISM.

Before spending some time discussing the core aspects of each tradition, let’s declare, right from the start, the core conceptual differences between "the big three" perspectives. The core, and controversial, proposition of just war theory is that, sometimes, states can have moral justification for resorting to armed force in the international system. War is sometimes, but of course not all the time, morally right. The idea here is not that the war in question is merely politically shrewd, or prudent, or bold and daring, but fully moral, just. It is an ethically appropriate use of mass political violence. Realism, by contrast, sports a profound skepticism about the application of moral concepts, such as justice, to the key problems of foreign policy. Power and national security, realists claim, motivate states during wartime and thus moral appeals are strictly wishful thinking. Talk of the morality of warfare is pure bunk: ethics has got nothing to do with the rough-and-tumble world of global politics, where only the strong and cunning survive. Pacifism does not share realism’s moral skepticism. For the pacifist, moral concepts can indeed be applied fruitfully to international affairs. It does make sense to ask whether a war is just. But the result of such normative application, in the case of war, is always that war should not be resorted to. Where just war theory is sometimes permissive with regard to war, pacifism is always prohibitive. For the pacifist, war is always wrong. Now let’s turn to each of these three traditions. 

Just War Theory

 Just war theory is probably the most influential perspective on the ethics of war and peace. The just war tradition has enjoyed a long and distinguished pedigree, including such notables as Augustine, Aquinas, Grotius, Suarez, Vattel and Vitoria. Hugo Grotius probably deserves credit for being the most comprehensive and formidable member of the tradition; and James T. Johnson is the authoritative historian of this tradition. Many of the rules developed by the just war tradition have since been codified into contemporary international laws governing armed conflict, such as The Hague and Geneva Conventions. The tradition has thus been doubly influential, dominating both moral and legal discourse surrounding war. It sets the tone, and the parameters, for the great debate.

Just war theory can be meaningfully divided into three parts, which in the literature are referred to, for the sake of convenience, in Latin. These parts are: 1) jus ad bellum, which concerns the justice of resorting to war in the first place; 2) jus in bello, which concerns the justice of conduct within war, after it has begun; and 3) jus post bellum, which concerns the justice of peace agreements and the termination phase of war. 

Jus ad bellum 

The rules of jus ad bellum are addressed, first and foremost, to heads of state. Since political leaders are the ones who inaugurate wars, setting their armed forces in motion, they are to be held accountable to jus ad bellum principles. If they fail in that responsibility, then they commit war crimes. In the language of the Nuremberg prosecutors, aggressive leaders who launch unjust wars commit "crimes against peace." What constitutes a just or unjust resort to armed force is disclosed to us by the rules of jus ad bellum. Just war theory contends that, for any resort to war to be justified, a political community, or state, must fulfil each and every one of the following six requirements: 

1. Just cause. A state may launch a war only for the right reason. The just causes most frequently mentioned include: self-defence from external attack; the protection of innocents; and punishment for wrongdoing. Vitoria suggested that all of the proffered just causes be subsumed under the one category of "a wrong received." Walzer, and most modern just war theorists, speak of the one just cause for resorting to war being the resistance of aggression. Aggression, simply put, is unjustified and harmful violence. 

The key principle underlying just cause, and just war theory more broadly, is the vindication of fundamental rights and the protection of those who have such rights from serious, standard threats to them, such as aggression. Self-defence, and other-defence, from rights violating aggression are thus prime just causes for resorting to war. These rights are traditionally understood as the rights of states to political sovereignty and territorial integrity: states have the right to make their own political decisions for their own people, within their own borders. Only if these rights are violated - for instance, through an armed invasion across the border - is a country justified in resorting to a war of self-defence in response. Other countries may join the war on the victim’s side, since the aggressor forfeits its state rights when it violates the victim’s.

But what grounds the importance of these state rights? States have state rights, to things like sovereignty and integrity, only because their individual citizens have human rights. People create, and adhere to, state structures in order to secure the objects of their human rights. Human rights are elemental entitlements we all have to basic human dignity and to the objects of vital human need. The human rights most broadly endorsed are those to life, liberty and subsistence, for instance as enshrined in the United Nation’s Universal Declaration and subsequent International Covenants.

Following John Rawls, we might establish criteria of minimal justice (MJ) which a state must fulfil if it is to be entitled to state rights: MJ 1) it is able to rule its people in accord with law and order; MJ 2) it provides its people with secure access to the objects of their human rights; and MJ 3) it adheres to basic norms of international justice, notably respect for the rights of persons and other minimally just states. Thus, a state which commits aggression against the people of another country violates principle MJ 3, and thus fails to be minimally just. A minimally just state forfeits its right not to be dealt with harshly, as a matter of appropriate punishment and rectification.

2. Right intention. A state must intend to fight the war only for the sake of a just cause. Having the right reason for launching a war is not enough: the actual motivation behind the resort to war must also be morally appropriate. Ulterior motives, such as a power or land grab, or irrational motives, such as revenge or ethnic hatred, are ruled out. The only right intention allowed is to see the just cause for resorting to war secured and consolidated. If another intentions crowd in, moral corruption sets in.

3. Proper authority and public declaration. A state may go to war only if the decision has been made by the appropriate authorities, according to the proper process, and made public, notably to its own citizens and to the enemy state(s).

4. Last Resort. A state may resort to war only if it has exhausted all plausible, peaceful alternatives to resolving the conflict in question, in particular diplomatic negotiation. One wants to make sure something as momentous and serious as war is declared only when it seems the only reasonable alternative to effectively punish aggression. 

5. Probability of Success. A state may not resort to war if it can foresee that doing so will have no measurable impact on the situation. The aim here is to block mass violence which is going to be futile.

6. (Macro-) Proportionality. A state must, prior to initiating a war, weigh the universal goods expected to result from it, such as securing the just cause, against the universal evils expected to result, notably casualties. Only if the benefits are proportional to, or "worth", the costs may the war action proceed. 

Just war theory insists all six criteria must each be fulfilled for a particular declaration of war to be justified: it’s all or no justification, so to speak. It is important to note that the first three of these six rules are what we might call deontological requirements, otherwise known as duty-based requirements or first-principle requirements. For a war to be just, some core duty must be violated: in this case, the duty not to commit aggression. A war in punishment of this violated duty must itself respect further duties: it must be appropriately motivated, and must be publicly declared by (only) the proper authority for doing so. The next three requirements are consequentialist: given that these first principle requirements have been met, we must also consider the expected consequences of launching a war which seems justified according to first principles. Thus, just war theory attempts to provide a common sensical combination of both deontology and consequentialism as applied to the issue of war. 

Jus in bello 

Jus in bello refers to justice in war, to right conduct in the midst of battle. Responsibility for state adherence to jus in bello norms falls primarily on the shoulders of those military commanders, officers and soldiers who formulate and execute the war policy of a particular state. They are to be held responsible for any breach of the principles which follow below. Such accountability may involve being put on trial for war crimes.

Just war theorists insist that jus in bello is a category separate from jus ad bellum. For even if a state has resorted to war justly, it may be prosecuting that war in an unjustified manner. It may be deploying decrepit means in pursuit of its otherwise justified end. Just war theory insists on a fundamental moral consistency between means and ends with regard to wartime behaviour: justified ends may only be pursued through justified means.

Concern with consistency, however, is not the only, or even the main, reason behind the endorsement of separate rules regulating wartime conduct. Such rules are also required to limit warfare, to prevent it from spilling over into an ever-escalating, and increasingly destructive, experiment in total warfare. If just wars are limited wars, designed to secure their just causes with only proportionate force, the need for rules on wartime restraint is clear. Even though modern warfare has displayed a disturbing tendency towards totality - particularly during the two World Wars - it does not follow that the death of old-time military chivalry marks the end of moral judgment. We still hold soldiers to certain standards of conduct.

There are three widely recognized rules of jus in bello.
1. Discrimination. Soldiers are only entitled to target those who are, in Walzer’s words, "engaged in harm." Thus, when they take aim, soldiers must discriminate between the civilian population, which is morally immune from direct and intentional attack, and those legitimate military, political and industrial targets involved in rights-violating harm. While some collateral civilian casualties are excusable, it is wrong to take deliberate aim at civilian targets. An example would be saturation bombing of residential areas.
2. (Micro-) Proportionality. Soldiers may only use force proportional to the end they seek. Weapons of mass destruction, for example, are usually seen as being out of proportion to legitimate military ends.
3. No Means Mala in Se. Soldiers may not use weapons or methods which are "evil in themselves." These include: mass rape campaigns; genocide or ethnic cleansing; torturing captured enemy soldiers; and using weapons whose effects cannot be controlled, like chemical or biological agents.

 Jus post bellum 

Jus post bellum refers to justice during the third and final stage of war: that of war termination. It seeks to regulate the ending of wars, and ease the transition from war back to peace. It is one of the most recent, and topical, issues in just war theory. See Orend’s works in the bibliography below for more. Orend proposes the following rules for jus post bellum: 

1. Just cause for termination. A state has just cause to seek termination of the just war in question if there has been a reasonable vindication of those rights whose violation grounded the resort to war in the first place. Not only have most, if not all, unjust gains from aggression been eliminated and the objects of the victim’s rights been reasonably restored, but the aggressor is now willing to accept terms of surrender which include not only the cessation of hostilities, a formal apology and its renouncing the gains of its aggression but also its submission to reasonable principles of punishment, including compensation, war crimes trials, and perhaps rehabilitation.

2. Right intention. A state must intend to carry out the process of war termination only in terms of those principles contained in the other jus post bellum rules. Revenge is strictly ruled out as an animating force. Moreover, the just state in question must commit itself to symmetry and equal application with regard to the investigation and prosecution of any war crimes its own armed forces may have committed on the battlefield.

3. Public declaration and legitimate authority. The terms of the peace must be publicly proclaimed by a legitimate authority, which is to say the national government of the state victimized by the initial aggression, or perhaps an authorized international body.

4. Discrimination. In setting the terms of the peace, the just and victorious state is to differentiate between the political and military leaders, the soldiers and the civilian population within the aggressor. Undue and unfair hardship is not to be brought upon the civilian population in particular: punitive measures are to be focused upon those elites most responsible for the aggression.

5. Proportionality. Any terms of peace must be proportional to the end of reasonable rights vindication. Absolutist crusades against, and/or draconian punishments for, aggression are especially to be avoided. The people of the defeated aggressor never forfeit their human rights, and so are entitled not to be "blotted out" from the community of nations. There is thus no such thing as a morally-mandated unconditional surrender.

Any serious defection from these principles of jus post bellum, on the part either of the victim or the aggressor, is a violation of the rules of just war and so should be punished. At the very least, such violation of jus post bellum mandates a new round of good-faith diplomatic negotiations - perhaps even binding international arbitration - between the relevant parties to the dispute. At the very most, such violation gives the aggrieved party a just cause - but no more than a just cause - for resuming hostilities. Full recourse to the resumption of hostilities may be made only if all the other criteria of jus ad bellum are satisfied in addition to just cause.

Just war theory thus offers rules to guide decision-makers on the appropriateness of their conduct during the resort to war, conduct during war and the termination phase of the conflict. Its over-all aim is to try and ensure that wars are begun only for a very narrow set of truly defensible reasons, that when wars break out they are fought in a responsibly controlled and targeted manner, and that the parties to the dispute bring their war to an end in a speedy and responsible fashion that respects the requirements of justice. 

Realism 

Realism is most influential amongst political scientists, as well as scholars and practitioners of international relations. While realism is a complex and often sophisticated doctrine, its core propositions express a strong suspicion about applying moral concepts, like justice, to the conduct of international affairs. Realists believe that moral concepts should be employed neither as descriptions of, nor as prescriptions for, state behaviour on the international plane. Realists emphasize power and security issues, the need for a state to maximize its expected self-interest and, above all, their view of the international arena as a kind of anarchy, in which the will to power enjoys primacy. 

Referring specifically to war, realists believe that it is an intractable part of an anarchical world system; that it ought to be resorted to only if it makes sense in terms of national self-interest; and that, once war has begun, a state ought to do whatever it can to win. In other words, "all’s fair in love and war." During the grim circumstances of war, "anything goes." So if adhering to the rules of just war theory, or international law, hinders a state during wartime, it should disregard them and stick steadfastly to its fundamental interests in power and security. Prominent classical realists often mentioned include Thucydides, Machiavelli and Hobbes. Modern realists include Hans Morgenthau, George Kennan, Reinhold Niebuhr and Henry Kissinger, as well as so-called neo-realists, such as Kenneth Waltz and Robert Keohane.

It is important to distinguish between descriptive and prescriptive realism. Descriptive realism is the claim that states, as a matter of fact, either do not (for reasons of motivation) or cannot (for reasons of competitive struggle) behave morally, and thus moral discourse surrounding interstate conflict is empty, the product of a category mistake. States are simply not animated in terms of morality and justice: it’s all about power, security and national interest for them. States are not like "big persons": they are creations of an utterly different kind, and we cannot expect them to live by the same rules and principles we require of individual persons. States inhabit a violent international arena, and they’ve got to be able to get in that game and win, if they are to serve and protect their citizens in an effective way over time. Morality is simply not on the radar screen for creations such as states, given their defensive function and the brutal environment in which they subsist.

Walzer offers arguments against this kind of realism, contending that states are in fact responsive to moral concerns, even when they fail to live up to them. States, because they are the creation of individual persons, want to act morally and justly. Walzer goes so far as to say that any state which was motivated by nothing more than the struggle to survive and win power could not over time sustain the support from its own population, which demands a deeper sense of community and justice. He also argues that all the pretence regarding "the necessity" of state conduct in terms of pursuing power is exaggerated and rhetorical, ignoring the clear reality of foreign policy choice enjoyed by states in the global arena. States are not frequently forced into some kind of dramatic, do-or-die struggle: the choice to go to war is a deliberate one, freely entered into and often hotly debated and agonized over before the decision is made. And this is leaving unspoken the argument regarding the defiant, Machiavellian amorality behind certain kinds of realism, and the moral calibre of the actions it might recommend on this basis. For example, if it’s all about power and winning in the competitive struggle, does that make it alright to unleash weapons of mass destruction? Or to launch a mass rape campaign? Just war theory suggests not, and just war theorists like Walzer want to claim that the rest of us agree.

Prescriptive realism, though, need not be rooted in any form of descriptive realism. Prescriptive realism is the claim that a state ought (prudential "ought") to behave amorally in the international arena. A state should, for prudence’s sake, adhere to an amoral policy of smart self-regard in international affairs. A smart state will leave its morality at home when considering what to do on the international stage. It’s important to note that a prescriptive realist might, in the end, actually endorse rules for the regulation of warfare, much like those offered by just war theory. These rules include: "Wars should only be fought in response to aggression"; and "During war, non-combatants should not be directly targeted with lethal violence." Of course, the reason why a prescriptive realist might endorse such rules would be very different from the reasons offered by the just war theorist: the latter would talk about abiding moral values whereas the former would refer to useful rules which help establish expectations of behaviour, solve coordination problems and to which prudent bargainers would consent. Just war rules, the prescriptive realist might claim, do not have independent moral purchase on the attention of states. These rules are what Douglas Lackey calls "salient equilibria", stable conventions limiting war’s destructiveness which all prudent states can agree on, assuming general compliance. There might even be some room for overlap between this kind of realism and just war theory. 

Pacifism 

It seems best to rely on Jenny Teichman’s definition of pacifism as "anti-war-ism." Literally and straightforwardly, a pacifist rejects war in favour of peace. It is not violence in all its forms that the most challenging kind of pacifist objects to; rather, it is the specific kind and degree of violence that war involves which the pacifist objects to. A pacifist objects to killing (not just violence) in general and, in particular, she objects to the mass killing, for political reasons, which is part and parcel of the wartime experience. So, a pacifist rejects war; she believes that there are no moral grounds which can justify resorting to war. War, for the pacifist, is always wrong. 

Mention should straight away be made of a very popular just war criticism of pacifism which will not be used here. This criticism is that pacifism amounts to an indefensible "clean hands policy." The pacifist, it is said, refuses to take the brutal measures necessary for the defense of himself and his country, for the sake of maintaining his own inner moral purity. It is contended that the pacifist is thus a kind of free-rider, gathering all the benefits of citizenship while not sharing all its burdens. Another inference drawn is that the pacifist himself constitutes a kind of internal threat to the over-all security of his state. 

This "clean hands" argument is easily, and frequently, over-stated. It is important to note that, to the extent to which any moral stance will commend a certain set of actions or intentions deemed morally worthy, and condemn others as being reprehensible, the "clean hands" criticism can be so malleable as to apply to nearly any substantive doctrine. Every moral and political theory stipulates that one ought to do what it deems good or just and to avoid what it deems bad or unjust. So this popular just war criticism of pacifism is not strong. The very idea of a selfish pacifist simply does not ring true: many pacifists have, historically, paid a very high price for their pacifism during wartime (through severe ostracism and even jail time) and their pacifism seems less rooted in regard for inner moral purity than it is in regard for constructing a less violent and more humane world order. So, this argument against pacifism fails; but what of others? 

Walzer, the just war theorist, contends that pacifism’s idealism is excessively optimistic. In other words, pacifism lacks realism. More precisely, the nonviolent world imagined by the pacifist is not actually attainable, at least for the foreseeable future. Since "ought implies can", the set of "oughts" we are committed to must express a moral outlook on war less utopian in nature. While we are committed to morality in wartime, we are forced to concede that, sometimes in the real world, resorting to war can be morally justified. 

Another objection to pacifism is that, by failing to resist international aggression with effective means, it ends up rewarding aggression and failing to protect people who need it. Pacifists reply to this argument by contending that we do not need to resort to war in order to protect people and punish aggression effectively. In the event of an armed invasion by an aggressor state, an organized and committed campaign of non-violent civil disobedience - perhaps combined with international diplomatic and economic sanctions - would be just as effective as war in expelling the aggressor, with much less destruction of lives and property. After all, the pacifist might say, no invader could possibly maintain its grip on the conquered nation in light of such systematic isolation, non-cooperation and non-violent resistance. How could it work the factories, harvest the fields, or run the stores, when everyone would be striking? How could it maintain the will to keep the country in the face of crippling economic sanctions and diplomatic censure from the international community? And so on. 

Though one cannot exactly disprove this pacifist proposition - since it is a counter-factual thesis - there are powerful reasons to agree with John Rawls that such is "an unworldly view" to hold. For, as Walzer points out, the effectiveness of this campaign of civil disobedience relies on the scruples of the invading aggressor. But what if the aggressor is brutal, ruthless? What if, faced with civil disobedience, the invader "cleanses" the area of the native population, and then imports its own people from back home? What if, faced with economic sanctions and diplomatic censure from a neighbouring country, the invader decides to invade it, too? We have some indication from history, particularly that of Nazi Germany, that such pitiless tactics are effective at breaking the will of people to resist. The defence of our lives and rights may well, against such invaders, require the use of political violence. Under such conditions, Walzer says, adherence to pacifism would amount to "a disguised form of surrender." 

Pacifists respond to this accusation of "unworldliness" by citing what they believe are real world examples of effective non-violent resistance to aggression. Examples mentioned include Mahatma Ghandi’s campaign to drive the British Imperial regime out of India in the late 1940s and Martin Luther King Jr.’s civil rights crusade in the 1960s on behalf of African-Americans. Walzer replies curtly that there is no evidence that non-violent resistance has ever, of itself, succeeded. This may be rash on his part, though it is clear that Britain’s own exhaustion after WWII, for example, had much to do with the evaporation of its Empire. Walzer’s main counter-argument against these pacifist counter-examples is that they only underline his main point: that effective non-violent resistance depends upon the scruples of those it is aimed against. It was only because the British and the Americans had some scruples, and were moved by the determined idealism of the non-violent protesters, that they acquiesced to their demands. But aggressors will not always be so moved. A tyrant like Hitler, for example, might interpret non-violent resistance as weakness, deserving contemptuous crushing. "Non-violent defense", Walzer suggests, "is no defense at all against tyrants or conquerors ready to adopt such measures." 

As sensible as Walzer’s remarks might seem, they remain quite narrow, by no means constituting an all-things-considered refutation of pacifism. Generally, there are two kinds of modern secular pacifism to consider: 1) a more consequentialist form of pacifism (or CP), which maintains that the benefits accruing from war can never outweigh the costs of fighting it; and 2) a more deontological form of pacifism (or DP), which contends that the very activity of war is intrinsically wrong, since it violates foremost duties of justice, such as not killing human beings. Most common amongst contemporary secular pacifists, such as Robert Holmes, is a doctrine which attempts to combine both CP and DP. (I might add, parenthetically, that no discussion will be made here as to religious forms of pacifism. While they have been very influential historically, especially their Christian variants, as theoretical propositions I believe they rest on core premises which are too contentious and exclusionary. But the Christian pacifist literature is a very rich source of information for those interested.) 

What arguments might a just war theorist employ to overcome CP and DP? A just war theorist might, for starters, focus on the relationship in CP between consequentialism and the denial of killing. Pacifism in either form places overriding value on respecting human life, notably through its injunction against killing. But this value seems to rest uneasily with consequentialism, for there is nothing inherent to consequentialism which bans killing as such. There is no absolute rule, or side-constraint, that one ought never to kill another person, or that nations ought never to deploy lethal armed force in war. With consequentialism, it’s always a matter of considering the latest costs and benefits, of choosing the best option amongst feasible alternatives. Consequentialism therefore leaves conceptual space open to the claim that under these conditions, at this time and place, and given these alternatives, killing and/or war appears permissible. After all, what if killing x people (say, soldiers in an aggressive army) appears the best option if we are to save the lives of x + n people (say, fellow citizens who would perish under the brutal heel of an unchecked aggressor)? It is at least conceivable that a quick and decisive resort to war could prevent even greater killing and devastation in the future. So it seems problematic for the consequentialist pacifist, whose principles exhibit a profound abhorrence for killing people, to be willing in such a scenario to allow an even greater number of people to be killed by acquiescing to the violence of others less scrupulous. These are two telling points: CP does not, of itself, ground the categorical rejection of killing and war which is the essence of pacifism; and CP is open to counter-examples which question whether consequentialism would reject killing and war at all under certain conditions. Consequentialism might even, in a particular case, go so far as to recommend war under certain conditions. 

Casting doubt on DP is a complicated procedure. Only a sketch of plausible just war theory arguments can here be offered. The first question to ask is: which foremost duty does DP understand being violated by warfare? If the DP response is the duty not to kill another human being, then contention can be made that this is by no means uncontroversial. Consider the most obvious counter-example: aggressor A attacks B for no defensible reason, posing a serious threat to B’s life. Some would suggest, in good faith, that B is not duty-bound not to kill A if such seems necessary to stop A’s aggression. Indeed, they would argue that B may kill A in legitimate self-defence. The DP pacifist, however, might reply that extending B moral permission to kill A, even in self-defence, violates the human rights of A. He might contend that just war theory merely compounds the wrongness of the situation by paradoxically permitting lethal force to stop lethal force. 

One just war theory rejoinder to this DP contention is this: B does no wrong whatsoever - violates no human rights - by responding to A’s aggression with lethal force if required. Why does B do nothing wrong? First, it is A who is responsible for forcing B to choose between her own life and rights and those of A. We can hardly blame B for choosing her own. For if she does not choose her own, she loses an enormous amount, perhaps everything. And it is patently unreasonable to expect creatures like us to suffer catastrophic loss by default. Consider also the issue of fairness: if B is not allowed to use lethal force, if necessary, against A in the event of A’s aggression, then B loses everything while A loses nothing. Indeed, A gains whatever object he desired in violating or killing B. Such would seem an unfair reward of awful behaviour. Finally, B’s having rights at all provides her with an implicit entitlement to use those means necessary to secure her rights, including the use of force in the face of a serious physical threat. These powerful considerations of responsibility, reasonableness, fairness and implicit entitlement come together in support of the just war claims that: B may respond with needed lethal force to A’s initial aggression; B does no wrong in doing so; it would be wrong to prohibit B’s doing so; and that A bears all of the blame for the situation. 

DP pacifists are not, at this point, out of options. Holmes, for example, suggests that the foremost duty of justice violated by war is not the duty not to kill aggressors, but rather the duty not to kill innocent, non-aggressive human beings. To be innocent here means to have done nothing which would justify being harmed or killed; in particular, it means not constituting a serious threat to the lives and rights of other people. It is this sense of innocence that just war theory invokes when it claims that civilians should not be directly attacked during wartime. Even if civilians support the war effort politically, or even in terms of their personal attitudes towards the war, they clearly do not pose serious threats to others. Only armed forces, and the political-industrial-technological complexes which guide them, constitute serious threats against which threatened communities may respond in kind. Civilian populations, just war theory surmises, are morally off-limits as targets. Holmes contends that this just war rule of non-combatant immunity can never be satisfied. For all possible wars in this world - given the nature of military technology and tactics, the heat of battle, and the limits of human knowledge and self-discipline - involve the killing of innocents, thus defined. We know this to be true from history and have no good reason for expecting otherwise in the future. But the killing of innocents, Holmes says, is always unjust. So no war can ever be fought justly, regardless of the nature of the goal sought after, such as national defence from an aggressor’s attack. The very activities needed to fight wars are intrinsically corrupt, and cannot be redeemed by the putative justice of the ends they are aimed at. How is a just war theorist to respond to this DP challenge? 

Some respond by casting doubt on the concept of innocence in wartime. But a just war theorist subscribing to the rule of non-combatant immunity will neither want, nor logically be at liberty, to argue in this fashion. It is hard to see, for example, how infants could be anything other than innocent during a war, and as such entitled not to be made the object of direct and intentional attack. It is only those who, in Walzer’s phrase, are "involved in harming us" - i.e. those who pose serious threats to our lives and rights - that we can justly target in a direct and intentional fashion during wartime. 

The more appropriate just war response invokes, alongside Walzer, the doctrine of double effect (or DDE). The DDE, invented by Aquinas, is a complex idea. In spite of its apparent technicality, though, the DDE is closely related to our ordinary ways of thinking about moral life. The DDE assumes the following scenario: agent X is considering performing an action T, which X foresees will produce both good/moral/just effects J and bad/immoral/unjust effects U. The DDE permits X to perform T only if: 1) T is otherwise permissible; 2) X only intends J and not U; 3) U is not a means to J; and 4) the goodness of J is worth, or is proportionately greater than, the badness of U. Assume now that X is a country and T is war. The government of X, contemplating war in response to an attack by aggressor country Y, foresees that, should it embark on war to defend itself, civilian casualties will result, probably in both X and Y. The DDE stipulates that X may launch into this defensive (and thus otherwise permissible) war only if: 1) X does not intend the resulting civilian casualties but rather aims only at defending itself and its people; 2) such casualties are not themselves the means whereby X’s end is achieved; and 3) the importance of X’s defending itself and its people from Y’s aggression is proportionately greater than the badness of the resulting civilian casualties. The DDE, in making these claims, refers to common shared principles regarding the moral importance of intent, of appealing to better expected consequences, and insisting that bad not be done so that good may follow from it. 

Just war theorists claim that civilians are not entitled to absolute immunity from attack during wartime. Civilians are owed neither more nor less than what Walzer calls "due care" from the belligerent governments that they not be made casualties of the war action in question. "Due care" involves fighting only in certain ways, applying limited force to specific targets. But does this just war claim simply beg the question against the latest DP principle? DPs insist on absolute immunity for civilians, which in our world would result in banning warfare, whereas just war theorists, acknowledging the threat, seem to dodge it by re-defining the immunity to which civilians are entitled, demoting it to mere "due care." Despite appearances, it is not question-begging but principled disagreement which roots the difference. Just war theorists will argue that civilians cannot be entitled to absolute immunity because that would outlaw all warfare. But outlawing all warfare would ignore both the responsibility for interstate aggression and the implicit entitlement of a state to use necessary means (including armed force) to secure the lives and rights of its citizens from serious and standard threats to them. In the real world, it is neither reasonable nor fair to require a political community not to avail itself of the most effective means available for resisting an aggressive invasion which threatens the lives and rights of its citizens. It is simply not reasonable to require a state to stand down while the aggression of another state wreaks havoc - murder and mayhem - upon its people. 

This is not a complete defeat for DP, merely a suggestion of how such defeat might be sought. In my view, DP constitutes the most formidable moral challenge to just war theory (whereas prescriptive realism constitutes the most formidable prudential challenge to just war theory). Suffice it for our purposes to say that the DDE is the just war principle most frequently employed to defeat the DP pacifist’s assertion that it is always wrong to kill innocent human beings. Just war theorists prefer to substitute, for this DP claim, the following proposition: what is always wrong, both in peace and war, is to kill innocent human beings intentionally and deliberately. Unintended, collateral civilian casualties can be excused during the prosecution of an otherwise just war, wherein the end is the repulsion of aggression and the means are aimed at legitimate military targets. 

Conclusion 


This entry provides a sample of the rich and controversial argumentation surrounding philosophical discourse on war. This discourse is dominated by three major traditions of thought: just war theory; realism; and pacifism. The interaction between these three traditions structures the contemporary discussion of wartime issues, at the same time as it fuels fascinating debate about them. While just war theory occupies an especially large and influential space within the discourse, its realist and pacifist alternatives endure as provocative challenges to the philosophical mainstream which it represents.

Ce texte est tiré du site Stanford Encyclopedia of Philosophy avec la permission de l'auteur.

 Autres publications de Brian D. Orend


Orend, Brian. "A Just War Critique of Realism and Pacifism", Journal of Philosophical Research (Forthcoming, Winter 2000).

------------- "Armed Intervention: Principles and Cases", Flinders Journal of History and Politics (March 1998), 63-80.

------------ "Crisis in Kosovo: A Just Use of Force?", Politics (September 1999), 125-30.

------------ "Evaluating Pacifism", Dialogue: Canadian Philosophical Reviews (Forthcoming).

------------- "Jus Post Bellum", Journal of Social Philosophy (Forthcoming, Spring 2000).

------------- "Kant on International Law and Armed Conflict", Canadian Journal of Law and Jurisprudence (July 1998), 329-81).

------------- "Kant’s Just War Theory", Journal of the History of Philosophy (April 1999), 323-55.

------------- Michael Walzer on War and Justice. Cardiff, UK: University of Wales Press. Forthcoming.

------------- "Terminating War and Establishing Global Governance", Canadian Journal of Law and Jurisprudence (July 1999), 253-95.

----------- War and International Justice: A Kantian Perspective. Waterloo, ONT: Wilfrid Laurier University Press, 2000. 

 

 Bibliography

All the works cited in this entry, plus relevant other works, are listed below. It may be helpful to first locate and emphasize some of the major and most influential sources.

Just war theory is the dominant tradition on the ethics of war and peace. For scholarship on the history and development of just war theory, consult the works of James T. Johnson. Hugo Grotius is often cited as the most formidable classical just war theorist. A translation of his works can be found in J. Scott’s edition of Classics of International Law. The major contemporary statement of just war theory remains Michael Walzer’s Just and Unjust Wars. For other contemporary statements, see the works of R. Regan; W.V. O’Brien; J.B. Elshtain; and B. Orend. Works critical of just war theory can be found in the pacifist and realist tracts below.

Other important articles on particular aspects of just war theory include: on jus ad bellum, D. Luban, "Just War and Human Rights"; on jus in bello, T. Nagel’s "War and Massacre" and R. Fullinwinder’s "War and Innocence"; and on jus post bellum, Kant’s "Perpetual Peace", in his Political Writings and B. Orend’s "Terminating War and Establishing Global Governance".

Hans Morgenthau’s Politics Among Nations remains an often-cited defense of realism, as does G. Kennan’s Realities of American Foreign Policy. Henry Kissinger’s Diplomacy provides the same outlook in perhaps more accessible form. Two of the most focused and effective criticisms of the realist approach to war occur at: Chapter 1 of Walzer’s Just and Unjust Wars; and Chapters 1-3 of R. Holmes’ On War and Morality.


The three best contemporary, secular works defending pacifism are: R. Holmes, On War and Morality; J. Teichman, Pacifism and the Just War; and R. Norman, Ethics, Killing and War. Two renowned critical essays on pacifism, both reprinted in R. Wasserstrom, ed. War and Morality are G.E.M. Anscombe’s "War and Murder" and Jan Narveson’s "Pacifism: A Philosophical Analysis".

One prominent writer on the philosophy of war who resists easy classifcation into any of these categories is Carl von Clausewitz. Clausewitz wrote On War, one of the most influential general sources, cited by soldiers and statesmen as often as by philosophers or international lawyers. M. Gelven’s War and Existence is an interesting contemporary piece on the meaning and experience of war, with a Clausewitzian flavor to it.

Arendt, H. On Violence. New York: Harcourt Brace Jovanovich, 1970.

Axinn, S. A Moral Military. Philadelphia, PA: Temple University Press, 1989.

Bailey, S. Prohibitions and Restraints in War. Oxford: Oxford University Press, 1972.

Barry, J. The Sword of Justice: Ethics and Coercion in International Politics. London: Praeger, 1998.

Beitz, C. "Cosmopolitan Ideals and National Sentiment", The Journal of Philosophy (1983), 591-600.

---------, "Nonintervention and Communal Integrity", Philosophy and Public Affairs (1979/80), 385-91

---------, Political Theory and International Relations. Princeton, NJ: Princeton University Press, 1979.

Beitz, C. et al., eds. International Ethics. Princeton, NJ: Princeton University Press, 1985.

Best, G. Humanity in Warfare. New York: Columbia University Press, 1980.

--------, War and law since 1945. Oxford: Clarendon, 1994.

Boucher, D. Political Theories of International Relations. Oxford: Oxford University Press, 1998.

Brady, James and N. Garver, eds. Justice, Law and Violence. Philadelphia: Temple University Press, 1991.

Brandt, R.B. "Utilitarianism and the Rules of War". Philosophy and Public Affairs (1971/72), 145-65.

Brierly, J.L. The Law of Nations. New York: Waldock, 6th ed., 1963.

Brilmayer, L. Justifying International Acts. Ithaca, NY: Cornell University Press, 1989.

Brown, C. International Relations Theory: New Normative Approaches. London: Harvester Wheatsheaf, 1992.

Brown, P. and H. Shue, eds. Boundaries: National Autonomy and Its Limits. Totowa, NJ: Rowman Littlefield, 1981.

Brownlie, I. International Law and the Use of Force by States. Oxford: Clarendon Press, 1963.

------------, System of the Law of Nations. Oxford: Oxford University Press, 1983.

Bull, H. The Anarchical Society: A Study of Order in World Politics. New York: Columbia University Press, 1977.

Cady, D. From Warism to Pacifism: A Moral Continuum. Philadelphia, PA: Temple University Press, 1989.

Cahill, L.S. Love Your Enemies: Discipleship, Pacifism and Just War Theory. Minneapolis: Fortress, 1994.

Campbell, D. and M. Dillon, eds. The political subject of violence. Manchester: Manchester University Press, 1993.

Ceadel, M. Thinking about Peace and War. Oxford: Oxford University Press, 1987.

Childress, J. "Just-War Theories" in Theological Studies 39 (1978), 427-45.

Christopher, P. The Ethics of War and Peace: An Introduction to Legal and Moral Issues. Englewood Cliffs, NJ: Prentice Hall, 1994.

Cimbala, S. and K. Dunn, eds. Conflict termination and military strategy: coercion, persuasion and war. Boulder, CO: Westview, 1987.

Clausewitz, Carl von. On War, trans. by A. Rapoport. Harmondsworth, UK: Penguin, 1995.

Coates, A.J. The ethics of war. Manchester, UK: University of Manchester Press, 1997.

Cohen, M. "Moral Skepticism and International Relations" in Beitz, ed. International Ethics, 3-50.

Damrosch, L. "The Collective Enforcement of International Norms Through Economic Sanctions", Ethics and International Affairs (1994), 60-80.

Damrosch, L. ed. Enforcing Restraint: Collective Intervention in Internal Conflicts. New York: Council on Foreign relations, 1993.

Davis, G. Warcraft and the Fragility of Virtue. Lincoln, NA: University of Nebraska Press, 1992.

Davis, G.S. Religion and Justice in the War over Bosnia. New York: Routledge, 1996.

Detter Delupis, I. The law of war. Cambridge: Cambridge University Press, 1987.

Dinstein, Y. War, aggression and self-defence. Cambridge: Cambridge University Press, 1995.

Dombrowski, D. Christian Pacifism. Philadelphia, PA: Temple University Press, 1991.

Doppelt, G. "Statism without Foundations", Philosophy and Public Affairs (1979-80), 398-403.

----------- "Walzer’s Theory of Morality in International Relations." Philosophy and Public Affairs (1978/79), 3-26.

Doyle, M. "Kant, Liberal Legacies and Foreign Affairs", Philosophy and Public Affairs (1984), 204-35 and 323-53.

Dubik, J. "Human Rights, Command Responsibility and Walzer’s Just War Theory". Philosophy and Public Affairs (1982), 354-71.

Dyer, G. War. New York: Crown, 1985.

Ellis, A. ed. Ethics and International Relations. Manchester: Manchester University Press, 1986.

Elshtain, J.B. ed. Just War Theory. Oxford: Basil Blackwell, 1992.

Elshtain, J.B. et al., But was it just? Reflections on the Morality of the Persian Gulf War (ed. by D. DeCosse). New York: Doubleday, 1992.

Filice, C. "Pacifism: A Philosophical Exploration", Journal of Philosophical Research (1992), 119-53.

Forsythe, D. Human Rights and Peace. Lincoln, NA: University of Nebraska Press, 1993.

Franck, T. The Power of Legitimacy Among Nations. Princeton: Princeton University Press, 1990.

Freedman, L and E. Karsh, eds. The Gulf Conflict (1990-91): Diplomacy and War in the New World Order. Princeton, NJ: Princeton University Press, 1993.

Frey, R.G. and C.W. Morris, eds. Violence, Terrorism, and Justice. Cambridge: Cambridge University Press, 1991.

Frost, M. Ethics in International Relations. Cambridge: Cambridge University Press, 1996.

Fullinwinder, R. "War and Innocence", Philosophy and Public Affairs (1975), 90-7.

Gallie, W.B. Understanding War. London: Routledge, 1991.

Gelven, M. War and Existence. Philadelphia, PA: Pennsylvania State University Press, 1994.

Geyer, A. Lines in the Sand: Justice and the Gulf War. Louisville, KY: John Knox Press, 1992.

Glossop, R.J. Confronting War: An Examination of Humanity’s Most Pressing Problem. London: McFarland, 3rd ed., 1994.

------------- World Federation? A Critical Analysis of Federal World Government. London: McFarland, 1993.

Gowa, J. Ballots and Bullets: The Elusive Democratic Peace. Princeton, NJ: Princeton University Press, 1999.

Gray, J.G. The Warriors: Reflections of Men in Battle. New York: Harper and Row, 1970.

Griffiths, M. Realism, Idealism and International Politics. London: Routledge, 1992.

Haber, J., ed. Absolutism and its Consequentialist Critics. Lanham, Maryland: Rowman Littlefield, 1994.

Hallett, B. ed. Engulfed in War: Just War and the Persian Gulf. Honolulu: University of Hawaii Press, 1991.

Hampson, F.O. Nurturing Peace: Why Peace Settlements Succeed or Fail. Washington, DC: United States Institute for Peace, 1996.

Hare, R.M. "Rules of War and Moral Reasoning". Philosophy and Public Affairs (1971/72), 166-81.

Hauerwas, S. Should War be Eliminated? Philosophical and Theological Investigations. Milwaukee, WI: Marquette University Press, 1984.

Hehir, J.B. "Intervention: From Theories to Cases," Ethics and International Affairs 9 (1995), 1-13.

Held, V., S. Morgenbesser and T. Nagel, eds. Philosophy, Morality and International Affairs. New York: Oxford University Press, 1974.

Henkin, L. How Nations Behave: Law and Foreign Policy. New York: Columbia University Press, 2nd ed., 1979.

Henkin, L. and J.L. Hargrove, eds. Human Rights: An Agenda for the Next Century. Washington, DC: American Society of International Law, 1994.

Hoffman, S. Duties Beyond Borders. Syracuse, NY: Syracuse University Press, 1981.

----------- The Ethics and Politics of Humanitarian Intervention. Notre Dame, IN: University of Notre Dame Press, 1996.

Holmes, R. On War and Morality. Princeton, NJ: Princeton University Press, 1989.

Holsti, K. Peace and War: Armed Conflicts and International order, 1648-1989. Cambridge: Cambridge University Press, 1991.

---------- The State, War and The State of War. Cambridge: Cambridge University Press, 1996

Howard, M. The laws of war: constraints on warfare in the Western world. New Haven, CT: Yale University Press, 1994.

Human Rights Watch, Slaughter Among Neighbours. New Haven: Yale University Press, 1995.

Huntington, S. The Soldier and the State. Cambridge, MA: Harvard University Press, 1957.

Johnson, J. T. Can Modern War Be Just?. New Haven, CT: Yale University Press, 1984.

-------------- Ideology, Reason and Limitation of War: Religious and Secular Concepts, 1200-1740. Princeton, NJ: Princeton University Press, 1981.

-------------- Morality and Contemporary Warfare. New Haven, CT: Yale University Press, 1999.

-------------- The Just War Tradition and the Restraint of War. Princeton, NJ: Princeton University Press, 1981.

-------------- The Quest for Peace. Princeton, NJ: Princeton University Press, 1987.

-------------- "Towards Reconstructing the Jus ad Bellum", Monist (1973), 461-88.

Johnson, J.T. and G. Weigel, eds. Just War and Gulf War. Washington, DC: Ethics and Public Policy Center, 1991.

Kane, B. Just War and the Common Good: Jus ad Bellum Principles in 20th century Papal Thought. San Francisco: Catholic Scholars Press, 1997.

Kant, I. Political Writings, trans. H. Nisbit and ed. H. Reiss. Cambridge: Cambridge University Press, 1970.

-------- The Metaphysics of Morals, trans. M. Gregor. Cambridge: Cambridge University Press, 1995.

Kelsay, J. Islam and War: A Study in Comparative Ethics. Louisville, KY: Knox, 1992.

Kelsay, J. and J.T. Johnson, eds. Just War and Jihad. New York: Greenwood, 1991.

Kelsen, Hans. Principles of International Law. New York: Holt, Rinehart and Winston, 1966.

Kennan, G. Realities of American Foreign Policy. Princeton, NJ: Princeton University Press, 1954.

Keohane, R., ed. Neorealism and Its Critics. New York: Columbia University Press, 1986.

Laberge, P. "Humanitarian Intervention: Three Ethical Positions", Ethics and International Affairs 9 (1995), 15-35.

Lackey, D. "A Modern Theory of Just War", Ethics (April 1982), 540-6.

---------- The Ethics of War and Peace. Englewood Cliffs, NJ: Prentice Hall, 1989.

Lauterpacht, H. International Law, Vols. 3 and 4: The Law of Peace. Cambridge: Cambridge University Press, 1977-78.

--------------- International Law and Human Rights. New York: Archon Books, 1968.

Levinson, S. "Responsibility for the Crimes of War", Philosophy and Public Affairs (1972-73), 244-73.

Little, D. "The ‘Just War’ Doctrine and U.S. Policy in Vietnam", in S. Albert and E. Luck, eds. On the Endings of Wars (London: Kennikat Press, 1980), 157-71.

Luban, D. "Just War and Human Rights". Philosophy and Public Affairs (1979/80), 160-81.

--------- "The Romance of the Nation-State", Philosophy and Public Affairs (1979-80), 392-97.

Luper-Foy, S., ed. Problems of International Justice. Boulder, CO: Westview, 1988.

Mavrodes, G. "Conventions and the Laws of War", Philosophy and Public Affairs (1975), 117-31.

Miller, R., ed. The Law of War. Lexington, MA: Lexington Books, 1975.

Miller, R.B. Interpretations of Conflict: Ethics, Pacifism and the Just War Tradition. Chicago: University of Chicago Press, 1991.

Miller, S. "Killing in Self-Defence", Public Affairs Quarterly (1993), 325-39.

Montague, P. "Self-Defence and Choosing Between Lives", Philosophical Studies (1981), 207-20.

Moore, J.N. Crisis in the Gulf: Enforcing the Rule of Law. Dobbs Ferry, NY: Oceana, 1992.

Moore, J.N. ed. Law and Civil War in the Modern World. Baltimore, MD: Johns Hopkins University Press, 1974.

Morgenthau, H. Politics Among Nations. New York: Knopf, 5th ed., 1973.

Myers, R.J. "Notes on the Just War Theory: Whose Justice, Which Wars?", Ethics and International Affairs (1996), 116-30.

Nagel, T. "Ruthlessness in Public Life", in his Mortal Questions. Cambridge: Cambridge University Press, 1979. Pp. 75-90.

--------- "War and Massacre". Philosophy and Public Affairs (1971/72), 123-43.

Nardin, T. Law, Morality and the Relations of States. Princeton, NJ: Princeton University Press, 1983.

Nardin, T, ed. The Ethics of War and Peace: Religious and Secular Perspectives. Princeton: Princeton University Press, 1996.

Nardin, T and D. Mapel, eds. Traditions of International Ethics. Cambridge: Cambridge University Press, 1992.

Narveson, J. "Violence and War" in T. Regan, ed. Matters of Life and Death. Philadelphia, PA: Temple University Press, 1980. Pp. 109-47.

Norman, R. Ethics, killing and war. Cambridge: Cambridge University Press, 1995.

O’Brien, W. The Conduct of Just and Limited War. New York: Praeger, 1981.

---------- The Law of Limited Armed Conflict. Washington, Dc: Georgetown University Press, 1965.

----------- U.S. Military Intervention: Law and Morality. Beverly Hills, CA: 1979.

O’Connell, Robert L. Of Arms and Men: A History of War, Weapons, and Aggression. Oxford: Oxford University Press, 1989.

Oren, N. Termination of War: Processes, Procedures and Aftermaths. Jerusalem: Hebrew University Press, 1982.

Orend, Brian. "A Just War Critique of Realism and Pacifism", Journal of Philosophical Research (Forthcoming, Winter 2000).

------------- "Armed Intervention: Principles and Cases", Flinders Journal of History and Politics (March 1998), 63-80.

------------ "Crisis in Kosovo: A Just Use of Force?", Politics (September 1999), 125-30.

------------ "Evaluating Pacifism", Dialogue: Canadian Philosophical Reviews (Forthcoming).

------------ "Jus Post Bellum", Journal of Social Philosophy (Forthcoming, Spring 2000).

------------- "Kant on International Law and Armed Conflict", Canadian Journal of Law and Jurisprudence (July 1998), 329-81).

------------- "Kant’s Just War Theory", Journal of the History of Philosophy (April 1999), 323-55.

------------- Michael Walzer on War and Justice. Cardiff, UK: University of Wales Press. Forthcoming.

------------- "Terminating War and Establishing Global Governance", Canadian Journal of Law and Jurisprudence (July 1999), 253-95.

----------- War and International Justice: A Kantian Perspective. Waterloo, ONT: Wilfrid Laurier University Press, 2000.

Osgood, Robert and Robert Tucker, eds. Force, Order and Justice. Baltimore, MD: Johns Hopkins University Press, 1967.

Otsuka, M. "Killing the Innocent in Self-Defense", Philosophy and Public Affairs (1992), 74-94.

Paskins, B. and M. Dockrill, The Ethics of War. Minneapolis, MN: University of Minnesota Press, 1979.

Paulson, S.L. "Classical Legal Positivism at Nuremberg", Philosophy and Public Affairs (174/75), 132-58

Peirce, A. "Just War Principles and Economic Sanctions", Ethics and International Affairs (1996), 99-113.

Peppers, D.P. "War Crimes and Induction: A Case for Selective Nonconscientious Objection", Philosophy and Public Affairs (1973/74), 129-66.

Phillips, R. War and Justice. Oklahoma City, OK: University of Oklahoma Press, 1984.

Pogge, T. "An Institutional Approach to Humanitarian Intervention", Public Affairs Quarterly (1992), 89-103.

--------- "Cosmopolitanism and Sovereignty", Ethics (1992), 48-75.

--------- "Creating Supra-National Institutions Democratically", Journal of Political Philosophy (1997), 163-82.

--------- "How Should Human Rights be Conceived?" Jahrbuch fur Recht und Ethik 3 (1995), 103-20.

--------- "Liberalism and Global Justice: Hoffman and Nardin on Morality in International Affairs", Philosophy and Public Affairs (1987), 67-81.

--------- Realizing Rawls. Ithaca, NY: Cornell University Press, 1989.

--------- "The Bounds of Nationalism" in J. Couture, et al, eds. Rethinking Nationalism. Calgary, AB: University of Calgary Press, 1998. Pp. 463-504.

Porter, B. War and the Rise of the Modern State. New York: Macmillan, 1994.

Ramsbotham, O. and T. Woodhouse. Humanitarian Intervention in Contemporary Conflict. Cambridge: Polity, 1996.

Ramsey, Paul. The Just War: Force and Political Responsibility. New York: Charles Scribner’s Sons, 1968.

Rawls, J. A Theory of Justice (Cambridge, MA: Harvard University Press, 1971).

---------, Untitled, in Dissent’s Summer 1995 symposium on the bombing of Hiroshima.

--------- "The Law of Peoples", in Shute and Hurley, eds. On Human Rights, 41-82.
Regan, R. The Moral Dimensions of Politics. New York: Oxford University Press, 1986.

------- Just War: Principles and Cases. Washington, DC: Catholic University of America Press, 1996.

Reiff, D. Slaughterhouse: Bosnia and The Failure of The West. New York: Simon and Schuster, 1995.

Reisman, M. "International Law after the Cold War", American Journal of International Law (1990), 859-76.

Reisman, M. and C. Antoniou, eds. The Laws of War. New York: Vintage, 1994.

Ryan, C. "Self-Defence, Pacifism and Killing", Ethics (1983).

Scott, James Brown, ed. Classics of International Law. Washington, DC: Carnegie Institute, 1917. (Contains Grotius, Vattel, Vitoria and Suarez).

Shue, Henry. Basic Rights: Subsistence, Affluence and U.S. Foreign Policy. Princeton, NJ: Princeton University Press, 2nd ed., 1996.

Shute, S. and S. Hurley, eds. On Human Rights. New York: Basic Books, 1993.

Suganami, H. The domestic analogy and world order proposals. Cambridge: Cambridge University Press, 1989.

Symposium on the Future of State Sovereignty, Harvard International Review (Summer 1995).

Symposium on Gulf War and International Law in American Journal of International Law, July 1991.

Symposium on War, the UN Charter and the War Powers in the U.S. Constitution in American Journal of International Law, January 1991.

Taylor, A.J.P. How Wars End. London: Hamilton, 1985.

------------- Origins of The Second World War. London: Hamilton, 1961.

Teichman, J. Pacifism and the Just War. Oxford: Basil Blackwell, 1986.

Thompson, K.W. Political Realism and the Crisis of World Politics. Princeton, NJ: Princeton University Press, 1960.

Tucker, Robert. The Just War: A Study in Contemporary American Doctrine. Baltimore, MD: Johns Hopkins University Press, 1960.

Uniacke, S. Permissible Killing: The Self-Defence Justification of Homicide. Cambridge: Cambridge University Press, 1995.

Van Glahen, G. Law Among Nations. New York: Macmillan, 1986.

Vincent, R.J. Human Rights and International Relations. Cambridge: Cambridge University Press, 1986.

Vaux, K. Ethics and the Gulf War. Boulder, CO: Westview, 1992.

Waltz, K. Man, The State and War. Princeton, NJ: Princeton University Press, 1978.

Walzer, M. Just and Unjust Wars: A Moral Argument with Historical Illustrations. New York: Basic Books, 2nd ed., 1992.

---------- "Justice and Injustice in the Gulf War", in D. DeCosse, ed. Reflections, 2-25.

---------- Obligations: Citizenship, War and Disobedience. Harvard: Harvard University Press, 1970.

---------- "Moral Judgment in Time of War" in R. Wasserstrom, ed. War and Morality, 54-62.

---------- "Nation and Universe" in G.B. Peterson, ed. The Tanner Lecture on Human Values. Salt Lake City, Utah: Utah University Press, 1990. Pp. 507-56.

---------- "Political Action: The Problem of Dirty Hands", Philosophy and Public Affairs (1972/73), 160-80.

---------- "Response to Lackey", Ethics (April 1982), 547-48.

---------- "The Moral Standing of States: A Response to Four Critics", Philosophy and Public Affairs (1979/80), 209-29.

---------- "The Reform of the International System" in O. Osterud, ed. Studies of War and Peace (Oslo: Norwegian University Press, 1986), 227-50.

---------- Thick and Thin: Moral Argument at Home and Abroad. Notre Dame, Ind.: Notre Dame University Press, 1994.

---------- "Untitled" contribution to the summer symposium on the 50th anniversary of the bombing of Hiroshima, Dissent (1995), 330-1.

---------- "War and Peace in the Jewish Tradition" in T. Nardin, ed. The Ethics of War and Peace: Religious and Secular Perspectives. Princeton: Princeton University Press, 1996. Pp. 95-112.

---------- "World War II: Why Was This War Different?", Philosophy and Public Affairs (1971/72), 3-21.

Walzer, M. and D. Miller, eds. Pluralism, Justice and Equality. Oxford: Oxford University Press, 1995.

Wasserman, D. "Justifying Self-Defense", Philosophy and Public Affairs (1987), 356-78.

Wasserstrom, R. "The Relevance of Nuremberg", Philosophy and Public Affairs (1971-72), 22-46.

Wasserstrom, R. ed. War and Morality. Belmont, CA: Wadsworth, 1970.

Wells, D.A. An Encyclopedia of war and ethics. Westport, CT: Greenwood, 1996.

Williams, H. International relations and the limits of political theory. New York: St. Martin’s, 1996.

------------ International relations in political theory. Philadelphia, PA: Open University Press, 1992.

Yoder, John. When War is Unjust: Being Honest in Just-War Thinking. Minneapolis, Augsburg Press, 1984.

Zohar, N. "Collective War and Individualistic Ethics: Against the Conscription of ‘Self-Defence’", Political Theory 21 (1993), 606-22. 

Other Internet Resources 

Resources on Just War Theory (Ethics Updates, U. of San Diego) 



11 septembre : comment se construisent la
haine et la terreur comme systèmes

Pierre Blouin

"J'étais revenu dans la vie, c'est-à-dire dans l'oubli :
 la vie était à ce prix (…) Il faut l'accepter,
mais à condition d'en payer le prix".
Jorge Semprun, "Comment transmettre l'inimagineable",
L'Express
, 26 janvier 1995.

 L'horreur est une composante du manque, de la pauvreté. Or, la pauvreté est bien plus qu’un état de fait et qu’une réalité économique : c’est aussi un état d’esprit, un processus mental qui mène à l’appauvrissement total, celui de l’âme et de l’être. Ce désespoir dont on ne cesse de parler depuis ce mardi matin ensoleillé sur la ville la plus puissante et la plus riche du monde, il n’est pas qu’une affaire de métaphysique ou de terroristes. Il est infiltré en nous-mêmes, il nous paralyse, nous guette au moindre détour, pour mieux nous surprendre. La société dite d’abondance et de croissance est la société la plus pauvre qui ait jamais existé dans l’Histoire.
* * * *
 J’étais sur le point de m’asseoir au café du village pour continuer ma lecture d’un livre d’André Laurendeau sur son expérience de 1940 durant la conscription au Québec. Mais ici, en cette place calme, pas de cris, pas de tumulte.

 Si je m’étais trouvé à Montréal ce soir-là, sans doute aurais-je marché moi aussi avec tous ces gens au visage illuminé par les flambeaux, vers le sommet de la montagne qui domine la ville en dormance, d’où nous aurions contemplé tous ces symboles phalliques et de pouvoir en incandescence que sont des "gratte-ciel" (peut-être même plusieurs étaient-ils éteints ce soir-là), et sûrement aurais-je pleuré pour l’expiation des péchés du monde, surtout pour ceux qui les causent, pour les plus forts, pour les péchés du pouvoir et leurs conséquences en forme de tragédie qui n’a plus de nom que celle de sa gigantesque, de sa titanesque colère et de son langage réduit à néant.

Devrait-on même se contenter de pleurer ? Pleurer, déplorer, condamner sans penser ? Est-ce possible pour construire un monde meilleur ? Très tôt dans la presse établie, les démagogues se sont empressés de fustiger ceux qui soutenaient que les USA s’étaient mérité leur drame, confondant à dessein les notions de conséquence et de " mérite ". Un animateur de la radio de Radio-Canada ( Jean Dusseault ) coupait la ligne au nez des intervenants qui ne se contentaient pas du discours de la majorité des auditeurs… Il fallait pleurer les morts et rien d'autre. Comme l’écrivaient Michael Albert et Stephen Shalom dans Z Mag du 19 septembre ( " Sept. 11 and Its Aftermath "), " il serait odieux de ne parler que des crimes américains à l’étranger sans parler des victimes de la terreur de New York (…) Nous voulons éviter la souffrance d’autres innocents à l’extérieur des États-Unis, nous avons des sentiments de sympathie qui vont bien au-delà de ce que les médias ou les gouvernements nous fixent comme limites de sympathie permise ". En somme, il s’agit aussi de COMPRENDRE, ce que les médias officiels essaient d’empêcher à tout prix en se concentrant sur les personnalités et les événements, sur les sentiments et les craintes, sur toutes les ressources du spectacle et de ses stratégies. Les médias ont, comme depuis toujours, leur propre guerre à mener.

Pour l’Américain moyen, cette journée est menaçante d’abord parce que la vie réelle de la catastrophe s’impose. Finie l’image, la médiation technique : il n’y a plus de divertissement à voir le feu et l’action, à vivre comme dans une image, dans le virtuel. Désormais, il est aux prises avec la véritable réalité (sic), et non plus avec son arrangement, sa mise en scène spectaculaire. Scandale s’il en est, car il va avoir à vivre avec le traumatisme du Réel. Plus de tricherie possible par l’intermédiaire de la fiction. NOUS sommes le Réel et ses acteurs, position jusqu’alors réservée aux peuples lointains, infilmables, innommables. " Welcome to the rest of the world, America ! "

Le 11 septembre, anniversaire du Chili d’Allende, de l’attaque sauvage (quel autre mot choisir?) d’un petit pays qui avait choisi la liberté par un grand pays du Premier Monde. L’Amérique-la-pure, l’Amérique-la-sainte, toute surprise d’être ainsi prise en flagrant délit. Comme en 1914 la " civilisation chrétienne " était en péril, aujourd’hui en cette première guerre du nouveau siècle (bienvenue dans le futur, il vient de franchir notre porte), c’est la Liberté et la Démocratie qui sont visées. Le Bien (les USA) contre le Mal (tout le reste du monde, inconnu, menaçant, immaîtrisable). George Bush a eu beau rectifier le tir peu après, la scène est mise, et pour longtemps.

On célèbre tous en chœur la non-violence, certes, mais on doit le faire avec une conscience politique, avec une intelligence claire des choses. Il faut éviter que nos réactions ne soient que lénifiantes, édifiantes, outrées. Il faut critiquer les contrôleurs de l’information que sont les médias et leurs bonzes, qui ne posent jamais les problèmes en termes POLITIQUES, en termes de rapports de forces et de classes aux intérêts opposés, qui tiennent les points de vue dans la limite du moral, de l’individuel (la " psychologie du terroriste ", " les antimondialisation ( sic ) se trouvent un nouveau cheval de bataille "). Les médias relaient essentiellement le discours du Pouvoir, ils répètent les paroles de la logique de guerre comme si c’était là l’état naturel et normal des choses.

Ce monde abstrait et idéal où ils vivent n’est pas le monde réel, et parfois leurs lecteurs le leur rappellent : je lis les réactions d’un petit sondage fait dans Le Soleil de Québec, Michel, un brocanteur, résume l’opinion générale des 30 personnes auxquelles la journaliste a parlé cette journée-là : " Quand t’as le nez fourré dans les affaires des autres à l’année longue, il faut que tu t’attendes à des réactions ". Yolande, enseignante à la retraite : " Les Américains allument des feux un peu partout. La révolte fermente ". " Ça fait 50 ans que les Palestiniens essaient d’avoir leur coin de pays et que les Américains bloquent ça… " (Un fonctionnaire québécois). Jusqu’à Khadafi qui a des paroles plus modérées et, ma foi, plus intelligentes que bien des journalistes, éditorialistes, intellectuels et politiciens que je lis dans cette édition…

Des personnes choquées dans leur foi ont protesté contre ce " vox pop ", l’estimant déplacé et inconvenant en cette période où il convient de pleurer et de déplorer sans se poser de questions. L’éditorial de La Presse, signé André Pratte, souligne le caractère résolument incompréhensible de la tragédie ( ce journaliste se fait à son tour " oiseau de malheur ", incapable de se rendre dans une bibliothèque pour se documenter, comme il le conseillait à ses confrères…). À la télévision de RDI, un docte " expert en stratégie " de l’UQAM nous initie à la technique de la logistique et des jeux de guerre. Gil Troy, professeur d’Histoire à McGill, nous dit que les démocraties sont un peu bonasses, un peu difficiles à mettre en colère, mais lorsqu’elles le sont, "elles répliquent avec force et efficacité" (Le Soleil, 13 septembre). De quoi rassurer le citoyen aux prises avec une angoisse existentielle, qui ne sait rien et ne doit rien savoir.

Ce citoyen est beaucoup plus sensé que les bonzes non informés qui sont chargés de l’informer : il sait, lui, faire la distinction entre le peuple et le Pouvoir, entre les gens et leur gouvernement. Le peuple américain, ce n’est pas le pouvoir américain, ce n’est pas l’impérialisme US. Or, toute la stratégie médiatique vise à confondre les deux. Exemple entre mille : Dan Rather, chef d’antenne (le tout puissant " anchorman ") en larmes à l’émission de David Letterman : " Ces gens-là (Trudeau parlait ainsi du FLQ en 1970) veulent la mort de notre pays. Leur pays est terriblement pauvre. Ils se voient comme les négligés du monde. Nous, nous avons tout. Est-ce l’envie? Non, c’est de la haine ". Exactement l’argument que reprend Bush dans son discours au Capitole quelques jours plus tard. La pauvreté est une affaire de perception, comme l’enseignent d’ailleurs de nombreux sociologues ; la pauvreté existe en dehors de tout système économique et politique (ce n’est pas ce qu’on dit sur Cuba toutefois…). Les pauvres ont perdu la tête et en veulent à notre confort innocent. Nous n’y sommes vraiment pour rien dans cette histoire.

À CNN, on évoque Samuel Huntington, la guerre des civilisations, un intellectuel du Pouvoir à lire entre deux romans d’action. " We need peace, not war ", dit une jeune étudiante de Montpelier (Vermont), organisatrice d’une marche pour la paix, qui fond en larmes (15 septembre). Puis, la " business as usual " reprend le dessus : " arrêt de la croissance ", " Wall Stret fera face ". " The American Way of Life goes on ", clame un responsable de la Bourse de New York en cette même journée. Enfermons-nous dans notre aveuglement, dit-il.

De toutes part, on réaffirme sa Foi. À l'instar des figures universitaires " reconnues " qui réussissent à prendre le haut du pavé, on court-circuite la nuance, la complexité, on récite notre acte de foi et on caricature à volonté. Au lieu de creuser, de préciser, de définir, on brouille les pistes, on noie le poisson, on confond le plus possible. De plus, il apparaît très vite que la gauche, que le point de vue progressiste doit être fustigé, attaqué. La gauche, le seul acteur social qui dénonce avec une argumentation la violence et les guerres, est l’ennemi commun à abattre. Aux USA, elle est " Un-American ", comme aux beaux jours du McCarthyisme. Ailleurs, elle est irresponsable, indécente, déplacée. Cette gauche qui s’est opposée à toutes les fureurs guerrières, les Jaurès, les Eugene Debs, Rosa Luxembourg, Bertrand Russell et dont la plupart finirent en prison. Ceux qui ont le courage de s'opposer à la colère générale sous forme guerrière, ce sont aussi des sénateurs, comme Wayne Morse, qui s'était opposé à la Résolution dite du Golfe du Tonkin en août 1964, qui a marqué le début de la tragédie du Vietnam. " I am pleading that the American people be given the facts about foreign policy (…) We're going to be guilty, in my judgement, of being the greatest threat to the peace of the world (…) I don't know why we think, just because we're mighty, that we have the right to try to substitute might for right ", clamait Morse, dont la presse a oublié le nom et en a fait un paria. ( Norman Solomon, " A Unanimous Triumph for Masters of War ", Alternet.og, September 14, 2001 ).

Une exception que je note avec plaisir dans le concert des médias mainstream : le sociologue Bernard Arcand, qui dit que si les gens confondent fanatisme, Islam, guerre, c’est que les médias leur expliquent les choses de façon élémentaire, et que donc ils réagissent de façon élémentaire (Le Soleil, Élizabeth Fleury, 14 septembre). Ceci en toute fin de son article. Ce que dit d’ailleurs un citoyen dans ce même Soleil, le 20 septembre ( plusieurs jours ont passé, des consciences, mauvaises peut-être, ont besoin de s’épancher…) : " Comme citoyen, j’ai besoin d’informations éclairantes sur les sources et les causes de l’inconcevable situation dans laquelle j’ai été projeté et j’ai besoin de pistes d’action pour quelqu’un qui n’a pas l’intention de rester les bras croisés à regarder le sort du monde se jouer devant lui (…) Pour cela, il est sans doute préférable de relire Gandhi et Luther King que d’écouter inlassablement les mêmes chefs militaires à l’antenne de CNN " (Clément Laberge, p. A 23). ( Ce que M. Laberge ignore, et nous aussi, c’est qu’un journaliste hollandais du nom d’Abe de Vries dans le journal Trouw a découvert lors d’une enquête que du personnel, des soldats et des officiers d’un groupe d’opérations psychologiques de Fort Bragg, en Caroline du Nord, ont effectué des stages à CNN comme employés réguliers pour " aider à la rédaction des nouvelles ". On les nomme analystes parce qu’ils possèdent la " bonne " expertise. Le plus scandaleux, cependant, est le fait qu’aucun média n’en ait parlé. En outre, Christiane Amanpour, la principale correspondante de CNN à l’étranger, est l’épouse du porte-parole du Département d’État, Jerry Rubin… Voir http://vancouver.indymedia.org, " CNN and Psy-Ops ").

Puisqu’il était plus haut question de Gandhi et de Luther King, allons-y d’une petite citation de Gandhi, autre que celles qu’on lui attribue d’ordinaire, fort pertinente en la circonstance : " Le grand péché de l’Angleterre aux Indes, c’est l’impérialisme… Qu’elle avoue et commence à réparer ". Et Luther King : " Please forgive us for being the most violent government on Earth ", rapportait Colman McCarthy du Washington Post. Martin Luther King a affirmé ceci le 4 avril 1967 dans la Riverside Church à New York : " My government is the world's leading purveyor of violence ". 

Côté racisme, malgré toutes nos bonnes intentions, on évite difficilement l’écueil : Jean-Jacques Simard, " éminent professeur " de l’Université Laval, affirme tout de go ( comme bien d’autres figures de mass-média ) que les musulmans sont bouleversés par le changement ( ah, ce changement, que de sottises commises en ton nom! ). Les Musulmans fuient l’angoisse dans le refuge du Nous, et contre ce Nous, choisissent tout bonnement les USA comme cible à attaquer. Louis Balthazar, prof d’Histoire américaine à la même université : ménageons les Américains, on a la même culture qu’eux, on partage leur richesse, ils commettent des bourdes certes, mais leurs guerres sont justes, puisque approuvées par les Nations-Unies et supportées par la " communauté internationale ". Fanatisme et raison : "La riposte s’organise", à la une du Soleil le 17 septembre. Billy Graham à la commémoration religieuse : il faut se venger. Oui, il représente l’extrême-droite, cette extrême qui a élu Bush, qui pèse plus que jamais dans la balance du plus grand pouvoir de la planète.

Deux jours après le drame, Newt Gingrich prononce un discours devant l’American Enterprise Institute de New York, un des deux " think tanks " conservateurs les plus pesants en ville, l’autre étant le Heritage Institute. C’est " a gathering of the hawks " dit Nicholas Lehman du New Yorker ( " The Options ", October 1, p. 75). L’orateur présente un argumentaire fort simple et conforme aux croyants, qu’on en juge : les talibans cesseront d’abriter les terroristes ou nous remplacerons les talibans " We’re the most powerful nation in the world ". Voilà le plus terrifiant : la nation la plus puissante ne peut voir son orgueil réduit presque à néant, et elle peut faire n’importe quoi pour se sortir de cette impasse intolérable.

Le midi du 11, je dîne ( étant invité, mais sans appétit ) dans un resto à la mode: à côté de moi, deux hommes d’affaires, cellulaire en mains, ne manquent pas LE sujet médiatique dominant : la réaction des Palestiniens qui se réjouissent. "Ouais, cette bande de craqués…". Insignifiant et insipide, comme toutes les conversations de lunch. Mais combien odieuse en cet instant où on doit garder toute notre tête pour penser et mesurer nos émotions.

Ainsi que le disait la première journaliste à visiter l’Exodus, ce bateau de réfugiées juifs que les Britanniques attaquèrent au large de la Palestine en 1947 : " On n’a que des platitudes à dire lors des grandes tragédies. "…
* * * *
Le réconfort, tant moral qu’émotionnel, m’est finalement venu une semaine après le drame, après que je sois sorti du mélodrame de la télévision en direct, de conférences de presse en visites sur le terrain, après que les images des tours en flammes et en poussière me soient sorti du cerveau à force de m’être régurgitées par ces maîtres ès communication qui veulent me paralyser et me clouer dans la crainte du mal et de l’inconnu. Voici que tout à coup, comme un survivant qui émerge de la tempête de sable, je lisais, enfin. Je lisais, c’est-à-dire je décodais enfin le sens des événements. Des voix intelligentes, alternatives, contestataires, critiques se faisaient entendre.

Paul Davidson : " La guerre revient hanter ses initiateurs… Les victimes de New York sont les victimes domestiques innocentes du paradigme de la politique étrangères américaine ". Michael Moore : " Je suis citoyen américain, et mon pays a mené depuis 50 ans une politique criminelle de meurtre de masse de par le monde avec mon argent. Maintenant, ce sont mes amis et confrères qui en aient le prix de leur vie ". Michael Albert dans ZMag le 12 septembre : " À cause de la distance qui nous sépare du reste du monde et de l’opération continue d’opacification de ses luttes par nos médias de masse, nous, citoyens du Premier Monde, ne pouvons réaliser que les ressources des pays pauvres sont sans cesses pillées et détournées au bénéfice du capital multinational. Tel est le vrai meurtre."

D’autres phrases s’imposent à moi comme autant de phares dans la nuit, au milieu de ces ténèbres qui reprennent le drame pour l’amplifier et neutraliser la compréhension de masse : " It is of great importance right now to stress the fact that imperial terrorism inevitably produces retail terrorism; that the urgent need is the curbing of the causal force, which is the rampaging empire " (Edward Herman, 13 septembre, ZMag). John Pilger, journaliste britannique : " Far from being the terrorists of the world, the Islamic peoples has been its victims — principally the victims of US fundamentalism, whose power is in all its forms, military, strategic, and economic, is the gratest source of terrorism on Earth " (idem). Je comprends pourquoi je n’ai pas lu ces vérités dans mes quotidiens, et que je ne les y lirai jamais. Ce sont des hérésies, comme au Moyen Âge…

Ah oui, je sais, il est beaucoup trop simpliste de tout attribuer aux Etats-Unis, ce pays si noble et si humaniste, défenseur des libertés. La réalité est malheureusement trop simple, en effet, et ce n'est pas le moindre aspect du drame qui nous happe tous.

William Mandel, 84 ans, journaliste à la chaîne alternative américaine Pacifica Radio depuis 37 ans, écrit dans Middle East Ralities, la journée même du 11 septembre: " For 46 years, Washington has successfully conducted mass murders of non combattant civilians from the air with no fear of retaliation (…) ". Que ce soit en Corée ( 4 millions de morts coréens contre 34 000 américains), au Vietnam, ce fut toujours le " carpet bombing " et ses conséquences funestes, minimales pour les troupes américaines. 

The Independent de Londres, édition du 17 septembre, se demande : " What is a declaration of war against terrorism, apart from a rhetorical device ? (…) It is only meaningful to declare war on a state or a military power; anything else is a metaphor. (…) ". Vous ne pouvez pas déclarer la guerre à une tactique, continue l’article non signé. C’est comme si Roosevelt, au lendemain de Pearl Harbor, avait déclaré la guerre aux bombardements…
* * * *
Et puis, à qui profite réellement le terrorisme ? N’est-ce pas le chef de la GRC, Donald Cobb, qui en 1970, a rédigé un communiqué du FLQ qui voulait prouver que les cellules de ce mouvement n’étaient pas éteintes, et qui clamait que " le pouvoir est au bout du fusil "… ? Les agents de ce même service de police ont posé des bombes et ont effectué un cambriolage dans les locaux d’un parti politique québécois en janvier 1973 qui a été plus réussi que celui du Watergate ( on avait tout copié, puis remis les documents en place, sans se faire prendre… Des agents de la CIA avaient d’ailleurs assisté leurs homologues canadiens).

" US elites like war ", écrit Michael Albert dans Zmag (22 septembre, " Peace Movement Prospect " ). La guerre délie des responsabilités, de la moralité, de la justice. La préparation à la guerre est aussi est une bonne politique économique : " (…) war anihilates deliberation. It elevates mainstream media to dominate communication even more than in peacetime ".

Trouvera-t-on un jour dans la grande presse la prise de position intégrale des syndicats municipaux de la ville de New York, datée du 27 septembre, qui condamne la guerre et les alliances US avec les dictatures totalitaires ? " We want justice for the dead and safety for the living", écrivent les leaders syndicaux. " It is wrong to punish any nation or people for the crimes of individual – peace requires global social and economic justice ".

Et puis, les Talibans, l’Afghanistan, qu’en sait-on, que va-t-on en savoir ? Est-ce parce qu’on y envoie un reporter-photographe qu’on va sortir des demi-vérités et des conceptions trafiquées qui continuent de régner ? Ces Talibans supportés par les USA comme un contrepoids facile aux Soviétiques, avec lesquels ils entretenaient d’excellents rapports (Bush leur avait versé 48 millions en avril 2001 pour supporter leur éridacation du trafic de l’opium, et la nièce de l’ancien directeur de la CIA, Leila Helms, assurait leurs " relations publiques " aux Etats-Unis, d’après la revue Le Monde du renseignement). On doit surtout lire une conférence prononcée par un jeune représentant taliban à l’Université de Californie du Sud à Los Angeles le 10 mars 2001, qui donne un ( évidemment ) aperçu fort différent de celui que nous livre les médias, et qui nous permet surtout de comprendre un peu mieux la situation d’ensemble à partir de données plus argumentées, plus logiques. " Bin Laden est arrivé en Afghanistan 17 ans avant que nous existions (…) Dans le temps, M. Ronald Reagan, et Dick, Dick Cheney appelaient de tels gens des " freedom fighters ", ou les héros de l’indépendance (…) Maintenant que ces combattants ne sont plus nécessaires, ils ont transformées de héros en terroristes. Exactement comme Yasser Arafat a été transformé de terroriste en héros. Alors nous ignorons la définition exacte du terrorisme ". L’auteur poursuit en disant que les problèmes de l’Afghanistan sont plus profonds : ils ont été créés par l’impérialisme, deux impérialismes, britannique et soviétique. " Si vous n’aimez pas l’image dans le miroir, ne cassez pas le miroir ; changez de visage ". L’auteur décrit l’entrevue de trois heures de CNN avec Ben Laden en 1998, dans laquelle ce dernier disait vouloir tuer autant de citoyens américains que possible. CNN aurait selon lui coupé la première partie de cette affirmation : Ben Laden disait que si les citoyens des USA ( qui venaient de bombarder l’Afghanistan avec des missiles ) et de la Grande-Bretagne acceptaient de laisser faire tuer tous les citoyens irakiens, alors les citoyens US ou britanniques méritaient le même sort… Œil pour œil, selon la logique du désespéré. À noter que de telles entrevues ont été validées comme preuves par le procureur fédéral de Manhattan, Mary Jo White, dans l’enquête sur les attentats contre les ambassades américaines de Naïrobi et de Tanzanie en 1998. Cela nous permet de comprendre comment il est facile de produire la méconnaissance par d’élémentaires manipulations, à partir d’une simple figure de discours. ( Source : www.usc.edu/dept/MSA/Taliban/talebanec.html . À lire bien sûr comme document d’information, avec des vues comparatives, afin de mieux cerner la manipulation mass-médiatique. Ce document permet de comprendre pourquoi les Talibans sont devenus ( ou sont composés d'éléments ) extrémistes, fanatiques. Il nous permet de sortir d'une simple condamnation du fanatisme comme fin en soi, et de l'analyser comme un PROCESSUS ).

Ben Laden est d’abord un capitaliste saoudien ( ce qui explique probablement ses liens secrets avec l’élite américaine du pétrole, les Bush en particulier. George Bush II a fondé sa compagnie pétrolière, la Arbusto Energy, en 1978, avec le frère de Ben Laden, aujourd’hui décédé ). Investisseur et financier, il habite en Afghanistan, et ce pays l’a " abrité " comme l’Arabie Saoudite l’a fait auparavant. Il ressemble davantage à un frère qui aurait trahi ses frères en trichant… En tout cas, il joue fort bien son rôle de bouc émissaire en nous évitant de voir tout le cancer qui nous ronge. Extraderait-on le PDG de Union Carbide à cause de sa responsabilité lors de l’accident à son usine de Bhopal qui a fait des milliers de victimes (indiennes, lointaines), comme le demandait l’écrivain indien Arundhati Roy ? Dans cet ordre d'idées, les États-Unis vont-ils répondre à la demande répétée de Cuba d’extrader un terroriste en série, reconnu coupable par la justice américaine, libéré par Jeb Bush sur l'insistance certaine de son père en 1990, pour se concilier le vote des Cubains de Miami ?
* * * *
Dixit Chris Floyd, dans l’édition du 21 septembre du Moscow Times Independent Press :
" The same people who hired a PR firm -- Hill and Knowlton – to control public perception of the Gulf War; who imposed press censorship far beyond that seen even in World War II. To this day, most Americans don't know what was done in their name during the last war; don't know that Bush I was an enthusiastic backer of Saddam Hussein, supplying him with arms and materials for weapons of mass destruction almost to the day he crossed into Kuwait; don't know that American soldiers were ordered to massacre surrendering Iraqi conscripts; or that Bush I, with an army on the scene, allowed Saddam to slaughter Iraqi rebels trying to overthrow him just after the war.
You can't even speak of such things; you sound like a madman, a crank raving on the street. There's no context where this history can resonate, no way for it to inform the debate on how America should respond without repeating past mistakes. It's all hidden in the fog, decades of murk; and the fog is rising again.
It's a cold, brutal fact, hard to face, hard to stomach: We are all living in a world of lies -- lies that don't even know theyare lies, because they are the children and the grandchildren of lies."
La journaliste indienne Achin Vanaik, de retour dans son pays après un atterrissage imprévu à Montréal le 11 septembre dans un texte intitulé " Fortress America ", dans le journal The Hindu du 26 septembre :
" One cannot legitimize as the main correctors/policers of international terrorism those who are themselves
guilty of terrorisms which then not only goes unpunished or unrecognized but is made unrecognizable. The double standards involved here are not just morally shameful but politically counter-productive because they will lead to more widespread bitterness and alienation reinforcing the appeal of those who claim that sub-state terrorism is the only form of retribution to the strong to whom the principles of justice do not apply (…) ".
Et puis, j’entends VS Naïpaul, j’entends Salman Rushdie, ces deux piliers de la littérature internationale reprendre en chœur la logique du gouvernement américain, jouer le même jeu que lui en montrant le fondamentalisme sans L’EXPLIQUER. Il s’agit toujours de nommer, de décrire sans expliquer. Montrer le fondamentalisme et ses caractéristiques sans expliquer. On redouble de la sorte le discours anti-musulman, le discours raciste à saveur religieuse sur les " forces de l’inconnu ", sous prétexte d’éclaircir les choses. Est-ce l’erreur, fréquente, du romancier qui ne sait voir le monde ailleurs qu’à travers l’univers de ses fictions ?
* * * *
Comme le dit si bien Noam Chomsky, " (…) nous avons le choix : nous pouvons essayer de comprendre ou refuser de le faire ; dans le second cas, nous faisons en sorte que des calamités pires encore nous attendent au tournant " ( " On the Bombings ", Z Mag ).

La notion d’atrocité terroriste est un instrument de plus dans l’arsenal des pouvoirs. Les États-Unis emploient le terme de préférence à " crime contre l’humanité ", remarquait Robert Fisk ( " How Can the US Bomb This Tragic People ? ", The Independent, Sept. 23 ,2001 ), parce qu’ils ne veulent pas de la justice internationale. Ils ne veulent que leur propre version de la justice ( d’où leur bourde de " Justice Infinie " ).

Et si les suicidaires du 11 septembre n’étaient pas que des fanatiques, que des fous ? Question insensée ? Il a fallu un prêtre, le cardinal Jean-Claude Turcotte de l’archevêché de Montréal, pour se poser la question à la télévision, sur RDI : " On ne le fait pas maintenant, mais il faudra se poser la question du pourquoi de ce geste… Je ne peux croire que 19 personnes, si aveuglées soient-elles, n’aient pas traduit une logique derrière un tel geste. " Il est tabou de le faire. Pour l’instant seulement, ou pour toujours ?

Comme le disait Madeleine Albright des sanctions contre les civils en Irak, à l’émission de télévision " 60 Minutes " de Lesley Stahl, le 12 mai 1996 ( 500 000 enfants, plus qu’à Hiroshima ) : " (…) nous croyons que cela en vaut le prix ".

La marchandisation de la souffrance et de la terreur: il faut y accoler un prix. L'incompréhension et l'intolérance en résultent comme PRODUITS finis. Qui l'a fait, et non jamais pourquoi on l'a fait. Nous ne sommes pas racistes, pas intolérants, mais rationnels.

( Trois minutes de silence, cela en vaut la peine ). 

Pierre Blouin

Notes
 
Des textes essentiels :
L'islamisme radical est devenu l'ennemi terroriste, et tous les dérapages sont permis, souligne Ignacio Ramonet.
Les adversaires de la mondialisation sont aussi dans le collimateur…
" La croissance de la dette, de la pauvreté et de la maladie dans le Sud global commencent à atteindre aussi le coeur des pays riches." Comment aider le Sud ? Par des dons humanitaires aux ONG, à la Croix-Rouge, à l'ONU, comme les Etats-Unis l'ont fait avant de passer à l'attaque ? 
" It should be noted that ( Bush's friend Governor Tom ) Ridge himself got in trouble a few years ago for praising the efficiency of the Third Reich's civilian administration. Ridge also spoke highly of Mussolini's ability to keep the Italian trains running on time. Now Ridge will be the guy running the Office of Homeland Security ".
" A Gaza Diary ", Chris Hedges, Harper's Magazine, October 2001, pp. 59-71.
L'auteur, ancien journaliste au Dallas Morning News, travaille pour le New York Times. Il décrit les conditions de vie dans les zones occupées, relate les provocations des soldats israéliens envers les enfants palestiniens jouant sur les dunes de sable de Gaza. Les illustrations de Joe Sacco sont à la fois réalistes et poétiques.

________________________________________________________________

L’impact des accords économiques internationaux sur l’élaboration des politiques culturelles

Georges Azzaria

 
Cette communication cherche à faire un survol des enjeux que posent, pour les politiques culturelles, les accords internationaux sur le commerce. Il ne s’agit pas ici d’emprunter un argumentaire pointu pour décrire les effets juridiques de ces accords, mais plutôt d’en reprendre les grandes lignes et de documenter certaines des craintes exprimées par les intervenants du milieu culturel face à la mondialisation des échanges
La libéralisation des échanges supprime certaines des contraintes liées à la production et la circulation des biens et services entre les États. Les divers accords sur le commerce, associés soit à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ou à l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA), atténuent l’autonomie régulatrice des États en visant à réduire, voire éliminer, la discrimination entre les produits nationaux et les produits étrangers. Dans le domaine de la culture, les débats opposent les États qui cherchent à protéger leur culture aux États qui croient que la culture doit être soumise aux mêmes règles qui guident le commerce des autres produits et services. Ces débats s’articulent aujourd’hui autour de la notion de diversité culturelle, au nom de laquelle certains États veulent protéger leur culture, notamment par voie d’exceptions ou de quotas, alors que d’autres, dont les États-Unis, s’opposent à un tel régime.

Au Canada l’argument identitaire a servi à maintes reprises à orienter l’action culturelle de l’État, comme en témoignent la Loi sur la radiodiffusion[1] et la Loi sur les télécommunications[2]. L’argument de l'identité a d’ailleurs été utilisé dès 1929 par la Commission Aird[3], laquelle soulignait la nécessité de règles garantissant une présence radiophonique canadienne[4].

La question de la sauvegarde de la culture est également depuis longtemps dans la mire du législateur québécois. Dans le discours qui inaugurait le ministère des Affaires culturelles en 1961, le Premier ministre Jean Lesage a justifié la nécessité d’intervenir dans le secteur culturel par nombre de motifs, dont celui qui, quarante ans plus tard, est toujours présent dans l’argumentaire des ministres de la Culture : 
«Or, pour les réaliser (les ambitions culturelles du Québec), il ne s’agit pas pour nous de copier les autres nations … même les plus grandes. Il s’agit au contraire d’être nous-mêmes. À l’air que l’on respire en Amérique, je suis sûr que notre culture latine peut apporter de l’oxygène. Et nos frères canadiens d’expression anglaise savent que le groupement canadien-français, s’il continu de s’affirmer, les aidera par sa présence à prévenir un danger d’une gravité exceptionnelle, une maladie déjà installée en nous qui menace constamment notre identité canadienne : l’envahissement culturel américain qui risque de nous faire décerner le titre peu enviable de satellite culturel des États-Unis»[5].
Depuis 1992, les interventions législatives québécoises se font au nom d’un motif qui est inscrit dans la Loi sur le ministère de la Culture et des Communications, soit de contribuer à l’affirmation de l’identité culturelle québécoise[6]. L’identité côtoie ainsi les deux autres motifs de la politique culturelle, associés à la démocratisation de la culture et au soutien à la création. Les discours récents des ministres québécois préoccupés par le phénomène de la mondialisation et de ses conséquences sur la culture fait également appel à cette notion d’identité :
 «le combat pour la diversité, le Québec le vit au quotidien, c’est une lutte qui l’a façonné jusque dans son identité la plus intime.»[7]
«conserver la capacité d’intervention des États dans le domaine de la culture, c’est conserver la capacité d’intervenir, non seulement sur notre identité, mais sur notre économie et sur l’équité intra – et inter – société.»[8]
«à défaut d’avoir un régime spécifique qui puisse prêter à la culture un statut particulier à l’égard de l’application des règles usuelles du commerce international, c’est la pérennité de nos identités culturelles qui est menacée.»[9]
Cela étant, les industries culturelles sont, sauf stipulation expresse à l’effet contraire, exemptées de l’application de l’ALÉNA, en vertu de l’annexe 2106 de l’accord. La clause d’exemption culturelle de l’ALÉNA s’inspire de celle qui était auparavant inscrite dans l’Accord de libre-échange entre le Canada et les Etats-Unis (ALÉ). Dès le début des pourparlers sur l’ALE les milieux culturels canadiens ont exigé que les industries culturelles soient protégées, pour atténuer l’avantage énorme des industries culturelles américaines sur le marché canadien et afin de sauvegarder la souveraineté culturelle du pays. Du côté américain, l’argument de la souveraineté culturelle est généralement perçu comme le reflet d’une attitude protectionniste. L’article 2107 de l’ALÉNA donne une définition de ce qui doit être compris comme une industrie culturelle, de ce qui donc est exempté de l’Accord, en mentionnant les produits et services suivants:
industries culturelles désigne les personnes qui se livrent à l'une ou l'autre des activités suivantes : 
a) la publication, la distribution ou la vente de livres, de revues, de périodiques ou de journaux, sous forme imprimée ou exploitable par machine, à l'exclusion toutefois de la seule impression ou composition de ces publications, 
b) la production, la distribution, la vente ou la présentation de films ou d'enregistrements vidéo, 
c) la production, la distribution, la vente ou la présentation d'enregistrements de musique audio ou vidéo, 
d) l'édition, la distribution ou la vente de compositions musicales sous forme imprimée ou exploitable par machine, ou 
e) les radiocommunications dont les transmissions sont destinées à être captées directement par le grand public, et toutes les activités de radiodiffusion, de télédiffusion et de câblodistribution et tous les services des réseaux de programmation et de diffusion par satellite;

Comme le note Ivan Bernier, le spectre couvert par l’activité culturelle déborde cependant cette énumération, parce que les arts de la scène et les arts visuels y sont également inclus. Ainsi ces secteurs ne sont pas, a priori, exemptés de l’application de l’accord bien qu’ils n’aient pas, à ce jour, fait l’objet de contestation[10]. On peut penser que le marché et les revenus qui sont rattachés aux arts de la scène et aux arts visuels ne sont pas assez significatifs pour donner lieu à des efforts de contestation.
Les droits d’auteur, qui au Canada sont de compétence fédérale, font quant à eux partie des droits de propriété intellectuelle dans lesquels on retrouve également les brevets, les marques de commerce ainsi que les dessins industriels. Pour les résumer ainsi, les droits d’auteur sont des droits immatériels sur les œuvres de l’esprit, qu’il s’agisse d’œuvres musicales, artistiques, dramatiques ou littéraires. Ils procurent à leur titulaire le droit exclusif d’autoriser ou d’interdire les diverses formes d’utilisation des œuvres, soit la reproduction, l’exécution et la communication publique. Les droits d’auteur comportent également des droits moraux qui assurent à leur titulaire le respect et l’intégrité de l’œuvre.
À l’égard des droits d’auteur, l’ALÉNA impose une protection minimale aux États signataires par le biais du chapitre 17, lequel réfère à certaines conventions internationales sur le droit d’auteur. Le Canada doit ainsi agir comme s’il avait intégré à son droit la Convention de Berne et sa législation sur le droit d’auteur doit atteindre le seuil minimal de cette Convention. Le Canada pourrait se soustraire aux engagements de l’ALÉNA prévus au chapitre 17, en ayant recours à l’annexe 2106. Cependant, le Canada a plutôt choisi de se conformer aux obligations du chapitre 17 et a procédé à sa mise en œuvre en droit interne en ajoutant notamment à la Loi sur le droit d’auteur des droits sur l’enregistrement sonore et sur le droit de location. Le Canada accorde également une protection sur les programmes retransmis par des signaux à distance et diffusés par les câblodistributeurs, ce qui empêche des diffuseurs canadiens de retransmettre des programmes américains sans obtenir d’autorisation ou sans payer des redevances.
Le chapitre 17 de l’ALÉNA vise à étendre la protection accordée par les règles de la propriété intellectuelle à tous les États afin d’enrayer les reproductions illicites qui font perdre des revenus à l’industrie et aux auteurs et qui, de ce fait, ont des effets négatifs sur les investissements[11]. Les discussions qui ont cours au sujet de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA) indiquent que l’éventuel accord pourrait inclure des dispositions similaires à celles contenues dans l’ALÉNA.
Dans son champ de compétence qui exclut d’office le droit d’auteur, le Québec a mis de l’avant une pléthore de mesures qui entrent dans la définition des industries culturelles, afin de soutenir la production et la diffusion de ses activités culturelles. Nous présenterons ici les mesures affectant le cinéma et l’édition, parce que ces domaines sont, à notre avis, les plus fragilisés par les ententes de commerce.
S’agissant du cinéma, le Québec a adopté la Loi sur le cinéma laquelle, via Régie du cinéma, octroie des permis aux distributeurs de films et vidéos. Cette Loi exige qu’un film tourné dans une langue autre que le français soit présenté en version française dans un délai de 45 jours suivant son arrivée dans la langue autre[12]. La Loi sur le cinéma requiert également que tout distributeur ait son siège social au Québec[13] et certains règlements découlant de cette loi abondent dans le sens de cette restriction. C’est le cas du Règlement sur la reconnaissance d’un film comme film québécois[14] qui détermine les règles en cette matière et du Règlement sur les permis d’exploitation de lieu de présentation de films en public, de distributeur et de commerçant au détail de matériel vidéo[15]. Ces mesures ont été adoptées en raison de la spécificité culturelle et linguistique du Québec et avec le pari que de telles mesures participent au maintien et au développement d’une cinématographie nationale et, partant, de l’identité québécoise. 
Le domaine de l’édition est quant à lui lié à de multiples programmes d’aide gouvernementale provenant du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) et qui prennent la forme de subventions pour les auteurs et les éditeurs. L’édition québécoise comporte également un dispositif très réglementé, celui de l’agrément, à propos duquel l’article 2 de la Loi sur le développement des entreprises dans le domaine du livre[16] indique ceci :  
«L’aide financière que peut accorder, suivant la loi, le gouvernement, un de ses ministères, organismes ou un mandataire de l’État à une personne faisant commerce dans le domaine de l’édition, de la distribution ou de la librairie ne peut être accordée qu’à des personnes titulaires d’un agrément délivré en vertu de la présente loi ou qui y sont admissibles.»
Au terme de sa politique d’achat préférentiel, le gouvernement, ses organismes et mandataires doivent acheter leurs livres auprès de libraires agréés[17] de leur région[18]. Pour obtenir l’agrément, un libraire doit avoir son siège social au Québec[19] et doit de plus maintenir en réserve au moins 2000 titres différents de livres publiés au Québec[20]. De même, pour bénéficier de certains avantages, un distributeur de livres doit également obtenir l’agrément[21], tout comme un éditeur[22].
Hormis le cinéma et le livre, d’autres mesures québécoises sont à signaler, tel le Règlement sur le programme visant à favoriser l’expansion et le développement de l’industrie québécoise du disque, du spectacle, de la programmation musicale et du ruban magnétoscopique[23]. Ce Règlement permet d’attribuer une aide financière, sous forme de prêt ou de subvention, à l’industrie de la musique dans ses projets de mise en marché et les frais de tournée[24] ou de production de disque ou de spectacle[25]. Cette aide ne s’adresse cependant qu’aux artistes, disques, programmations musicales, producteurs, spectacles et rubans magnétoscopiques qui sont québécois, selon la définition donnée par le Règlement[26]. Il en va de même pour certaines limitations prévues par Règlement sur les entreprises de télévision payante qui indique qu’au moins les deux tiers des membres d’un conseil d’administration et tous les membres de la direction d’une entreprise de télévision payante doivent résider au Québec[27] et que la programmation doit privilégier les émissions d’origine québécoise[28]. Enfin, l’objet même de la Loi sur la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) est formulée de manière à soulever quelques doutes de sa compatibilité avec l’esprit sinon la lettre des ententes de commerce, puisqu’il est dit : «La société a pour objets de promouvoir et soutenir, dans toutes les régions du Québec, l’implantation et le développement des entreprises culturelles, y compris les médias, et de contribuer à accroître la qualité des produits et services et la compétitivité de ceux-ci au Québec, dans le reste du Canada et à l’étranger»[29].
Les diverses mesures que nous venons de décrire sont pour l’heure largement à l’abri des contestations pour des motifs divers[30]. S’agissant d’abord des subventions aux auteurs, producteurs et diffuseurs qui visent des services dans le domaine de la télévision et du film[31], l’accord de l’OMC qui pourrait être contraignant à leur égard n’entrave pas l’action du Québec[32] et l’ALÉNA, pour sa part, n’interdit pas de telles subventions[33]. Quant aux subventions qui visent des biens – tels les disques et les livres - pour les interdire en vertu des accords internationaux il faudrait faire la preuve que ces pratiques causent un préjudice important aux intérêts étrangers, preuve que les montants en cause ne suffiraient vraisemblablement pas à étayer[34] ou faire la preuve qu’elles sont discriminatoires et ne sont pas protégées par l’article III :8 b) du GATT de 1994 qui autorise les subventions attribuées aux seules producteurs nationaux. D’autres atteintes potentielles pourraient viser les restrictions quantitatives et recouvrent en particulier les interventions touchant au contenu minimal québécois dans les secteurs de la radio et de la télévision. Ces mesures sont pour l’instant à l’abri de contestations parce que le Canada a refusé de faire des concessions dans ce secteur[35].
D’autre part le contrôle des investissements, qui prend la forme de l’obligation d’un contrôle des entreprises, n'est pas interdit en vertu des accords de l’OMC[36]. Ces mesures demeurent également à l’abri des contestations sous l’ALÉNA, en raison de la réserve aux mesures existantes inscrite par le Canada dans l’Annexe 1 de l’Accord. Cette réserve, qui s’applique aux paliers fédéral et provinciaux, donne notamment la possibilité aux entreprises de limiter l’accès des ressortissants étrangers à la propriété de leurs conseils d’administration. Enfin, les autres mesures, comme les trois règlements entourant l’agrément dans le domaine du livre par exemple, peuvent exister en raison de la clause d’exemption culturelle prévue dans l’ALÉNA mais peuvent, en principe, faire l’objet d’une contestation en vertu du GATT de 1994[37] 
Le Québec et le Canada insistent sur la nécessité de trouver des mécanismes pour s’assurer que la culture soit tenue à l’écart des règles gouvernant les accords de commerce. L’appellation nouvelle de la diversité culturelle traduit cette préoccupation. Aujourd’hui, les défenseurs de l’exemption culturelle rappellent l’apport précieux et indispensable de la culture à la vie en société, apport qui incite à considérer les biens culturels comme autre chose que de simples marchandises répondant aux critères du libre commerce. Cependant, bien que le consensus sur la question de la culture dans le commerce international apparaisse solide, des inquiétudes voient le jour. Sur le terrain du droit d’auteur par exemple, un glissement inaugure peut-être un changement de cap: la querelle du copyright et du droit d’auteur refait périodiquement surface, en opposant une vision qui accorde une place plus grande aux producteurs, et qui atténue ce faisant la portée des droits moraux, à une approche centrée sur la personne du créateur[38]. En 1994, le projet de loi prévoyant la mise en œuvre de l’ALÉNA indiquait qu’un producteur audiovisuel était le premier titulaire des droits sur l’œuvre. N’eut été des pressions des auteurs, la Loi sur le droit d’auteur aurait été modifiée en conséquence[39]. Il faut également se rappeler que l’Accord multilatéral sur les investissements (AMI) mettait en cause les programmes d’aide aux artistes et aux organismes culturels. Enfin, tous les accords internationaux ne prévoient pas l’obligation du respect des droits moraux.
Le maintien de la diversité des cultures devient également un angle par lequel l’unidimensionnalité de Marcuse[40] revient à l’ordre du jour, alors que l’enjeu est anéantissement de ce qui distingue les États les uns des autres, l’homogénéisation des expressions locales. Pour les États qui insistent sur la diversité culturelle, l’aspect symbolique des œuvres, leur capacité à se distinguer d’un produit usuel de consommation, doit primer sur leur pendant commercial. C’est ce postulat qui rend impératif la protection étatique. Les préoccupations débordent alors le simple cadre économique et s’appuient «sur une vision de la culture qui prend surtout en considération l’importance, pour le développement des individus et des sociétés, de biens qui véhiculent des valeurs, des idées, des goûts, du sens»[41]. Comme certains l’ont souligné à juste titre, il en va alors d’un enjeu démocratique[42] et cette menace qui plane sur la possibilité même pour le Québec d’adopter librement ses politiques culturelles justifie aisément le recours, servi depuis plus de quarante ans par la classe politique, à la notion d’identité.
Même si nous venons de voir que les politiques culturelles sont, pour l’heure, protégées des règles gouvernant les accords de commerce, les intervenants du milieu de la culture ont raison d’être inquiets. Les accords actuels réservent certes à la culture un traitement qui devrait rassurer; ce qui inquiète, du point de vue des intervenants du milieu culturel, est la fragilité de l’acquis et le souhait répété de certains représentants américains de l’affaiblir.

Notes 

[1] «Le système canadien de radiodiffusion (…) offre (…) un service public essentiel pour le maintien et la valorisation de l’identité nationale et de la souveraineté culturelle». Loi sur la radiodiffusion, L.R.C. (1991), c. 11, art 3.(1)b).

[2] «La présente loi affirme le caractère essentiel des télécommunications pour l’identité et la souveraineté canadiennes». Loi sur les télécommunications, L.R.C. (1993), c. 38, art. 7.

[3] Canada, Rapport de la Commission royale de la radiodiffusion (Commission Aird), Ottawa, Imprimeur du roi, 1929.

[4] Voir à ce sujet Jeffrey BROOKE, La politique culturelle du Canada : de Massey-Lévesque à Applebaum-Hébert, Ottawa, Bibliothèque du Parlement, 1982, pp. 10-12. Voir aussi : Ivan BERNIER et Jean-François LAMOUREUX, « Les politiques culturelles du Canada et du Québec, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) », dans Florian SAUVAGEAU (dir.), Les politiques culturelles à l’épreuve, la culture entre l’État et le marché, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1996, pp. 13-14.

[5] Jean LESAGE, Notes d’un discours prononcé à l’Assemblée législative en présentant le projet de loi relatif à la création du ministère des Affaires culturelles, non daté, 1961, p. 5.

[6] Loi sur le ministère de la Culture et des Communications, L.R.Q., c. M-17.1, art. 11. C’est dans l’élaboration de la politique que ces principes doivent se retrouver. Il faut également souligner que le préambule de la Charte de la langue française fait mention de l’identité : «Langue distinctive d’un peuple majoritairement francophone, la langue française permet au peuple québécois d’exprimer son identité». Charte de la langue française, L.R.Q., c. C-11, préambule.

[7] Louise BEAUDOIN, «À la défense de la diversité culturelle», dans Le Devoir, 16 juin 2000.

[8] Agnès MALTAIS, «Culture et lois commerciales», dans Le Devoir, 14 décembre 2000.

[9] Discours de madame Diane Lemieux «Dans le cadre de la première rencontre internationale des associations professionnelles du milieu de la culture», 10 septembre 2001.

[10] Voir Ivan BERNIER et Jean-François LAMOUREUX, « Les politiques culturelles du Canada et du Québec, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) », op. cit., p. 30.

[11] Une analyse de l’application de l’ALÉNA à la Loi sur le droit d’auteur a été développée dans : Victor, NABHAN, « Les droits d’auteur et les droits voisins dans l’Accord de libre-échange nord-américain et la loi de mise en œuvre C-115 », dans ALÉNA, droit d’auteur et droit voisins: impact de l’ALÉNA sur le droit d’auteur, les droits voisins et les industries culturelles, Actes de la journée d’étude, ALAI Canada, 1994, pp. 47-68.

[12] Loi sur le cinéma, L.R.Q., c. C-18.1, art. 83.4.

[13] Loi sur le cinéma, L.R.Q., c. C-18.1, art. 104.

[14] R.R.Q., c. C-18.1, r.0.1.6.

[15] R.R.Q., c. C-18.1, r.0.1.4.001, art. 21-22.

[16] L.R.Q., c. D-8.1. Pour en savoir plus sur la question de l’agrément, voir Jean-Philippe MIKUS, Droit de l’édition et du commerce du livre, Montréal, Éditions Thémis, 1996, pp. 291-335.

[17] Loi sur le développement des entreprises dans le domaine du livre, L.R.Q., c. D-8.1, art. 3.

[18] Règlement sur l’acquisition de livres par certaines personnes dans les librairies agréées, R.R.Q., c. D-8.1, r.1, art. 5. Le Règlement apporte quelques bémols à ces obligations d’achat.

[19] Règlement sur l’agrément des libraires, c. D-8.1, r.4, art 4. Voir également la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre, L.R.Q., c.D-8.1., art. 15-16.

[20] Règlement sur l’agrément des libraires, c. D-8.1, r.4, art. 6.8.

[21] Règlement sur l’agrément des distributeurs au Québec et le mode de calcul du prix de vente, R.R.Q., c. D-8.1, r.2, art. 4. 
 

[22] Règlement sur l’agrément des éditeurs  au Québec, R.R.Q., c. D-8.1, r.3. L’éditeur doit en outre avoir son siège social au Québec (art. 2.1) et «avoir publié au moins 5 titres d’auteurs québécois ou posséder un inventaire d’au moins 15 titres d’auteurs québécois» (art. 2.5 a). 
 

[23] Règlement sur le programme visant à favoriser l’expansion et le développement de l’industrie québécoise du disque, du spectacle, de la programmation musicale et du ruban magnétoscopique, L.R.Q., c. M-17.1, r.2.

[24] L.R.Q., c. M-17.1, r.2, art. 9.

[25] L.R.Q., c. M-17.1, r.2, art. 10.

[26] L.R.Q., c. M-17.1, r.2, art. 1. Ainsi par exemple pour être dit québécois, un disque doit avoir un interprète principal et la majorité des musiciens québécois, l’auteur des textes et des paroles ou le compositeur doivent également être québécois et au moins 75% des dépenses reliées à la réalisation techniques du disque doivent être effectuées au Québec.

[27] Règlement sur les entreprises de télévision payante, M-24, r.2.1, art. 5.

[28] Règlement sur les entreprises de télévision payante, M-24, r.2.1, art. 38.

[29] Loi sur la Société de développement des entreprises culturelles, L.R.Q., c. S-10.002, art. 17.

[30] Nous n’entrons pas ici dans les différences qui existent entre les traités relavant de l’OMC et l’ALÉNA. Nous suivons ici la typologie donnée par Ivan Bernier dans les ouvrages cités. Voir également du même auteur «Cultural Goods and Services in International Trade Law», dans Dennis BROWNE (dir.), The Culture/Trade Quandary : Canada’s Policy Options, Ottawa, Centre de droit et de politique commerciale, 1998, pp. 108-148.

[31] Il existe un débat quant à déterminer si le film doit être considéré comme un bien ou un service. Voir à ce sujet, Ivan BERNIER et Jean-François LAMOUREUX, « Les politiques culturelles du Canada et du Québec, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) », op. cit., pp. 55-56.

[32] Il s’agit de l’Accord général sur le commerce des services. Voir Ivan BERNIER, Mondialisation de l’économie et diversité culturelle: les enjeux pour le Québec, Document de réflexion préparé pour la Commission de la culture, Québec, 2000, p. 16.

[33] Voir le chapitre 12 de l’ALÉNA intitulé Commerce transfrontières des services et plus particulièrement l’article 1201 (2) d) qui dit ceci : «Le présent chapitre ne s'applique pas :  (…) aux subventions et contributions accordées par une Partie ou une entreprise d'État, y compris les prêts, garanties et assurances soutenus par le gouvernement». Voir à ce sujet Ivan BERNIER, Mondialisation de l’économie et diversité culturelle: les enjeux pour le Québec, op. cit., p. 18.

[34] Ivan BERNIER, Mondialisation de l’économie et diversité culturelle: les enjeux pour le Québec, op. cit., p. 17. Voir au même effet Ivan BERNIER et Jean-François LAMOUREUX, « Les politiques culturelles du Canada et du Québec, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) », op. cit., pp. 54-56.

[35] Ivan BERNIER et Jean-François LAMOUREUX, « Les politiques culturelles du Canada et du Québec, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) », op. cit., p. 57.

[36] Ivan BERNIER, Mondialisation de l’économie et diversité culturelle: les enjeux pour le Québec, op. cit., p. 20.

[37] Telle est du moins la position de Ivan Bernier qui s’appuie sur le fait que l’agrément vise un produit, en l’occurrence le livre, voir Ivan BERNIER, Mondialisation de l’économie et diversité culturelle: les enjeux pour le Québec, op. cit., p. 22 ; et Ivan BERNIER et Jean-François LAMOUREUX, « Les politiques culturelles du Canada et du Québec, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’Accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) », op. cit., p. 60.

[38] Voir notamment Alain STROWEL, Droit d’auteur et Copyright. Divergences et convergences,  Bruxelles et Paris, Éditions Bruylant et Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1993.

[39] Sur cette question, voir Claude BRUNET, «L’ALÉNA et les œuvres audiovisuelles : la porte du Parc jurassique s’est entrouverte», dans ALÉNA, droits d’auteur et droits voisins: impact de l’ALÉNA sur le droit d’auteur, les droits voisins et les industries culturelles, Actes de la journée d’étude, ALAI Canada, 1994, pp. 73-77.

[40] «Dans la société industrielle qui pratique une politique d’intégration croissante, ces catégories (société, individu, classe, privé, famille) sont en train de perdre leur contenu critique pour devenir des termes descriptifs, décevants, opérationnels.», Herbert MARCUSE, L’homme unidimentionnel, Paris, Éditions de Minuit, 1979, p. 20.

[41] Ivan BERNIER, Mondialisation de l’économie et diversité culturelle: les enjeux pour le Québec, op. cit., p. 23.

[42] Sur cette question voir notamment Dave ATKINSON, «Mondialisation culturelle et accords commerciaux multilatéraux : un enjeu démocratique», dans Guy BELLAVANCE (dir.), Démocratisation de la culture ou démocratie culturelle?, deux logiques d’action publique, Québec, Presses de l’Université Laval, 2000, pp. 113-122 ; et Marc RABOY, Ivan BERNIER, Florian SAUVAGEAU et Dave ATKINSON, Développement culturel et mondialisation de l’économie, un enjeu démocratique, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1994.



The Perception of Image and Status in the Library Profession 

DEIRDRE DUPRÉ



Publié la première fois dans NewBreed Librarian en août 2001. R.C.
Ms. Dupré is a MLIS student at San Jose State University who recently began working part-time at the Sonoma State University Library in California. I met her at the NewBreed Librarian poster session this past June at ALA. The poster session sparked an adrenalizing conversation between us concerning librarians and their self image, specifically how librarians tend to be obsessed with "the stereotype" when everybody else really doesn't care. She brought up her research, which centers on the self-defeating ways librarians perpetuate professional anxiety over less than satisfactory status and preoccupy themselves with the image much more than the outside perception of librarians warrants.

Her research fascinated me, for I had experienced some of the situations she brought up. I remember first starting my job as an academic reference librarian and being told that the faculty in departments across campus don't think of librarians as equals; however, I had never experienced snubbing by any of the departmental faculty I worked with. I decided that my relations with faculty would determine the notions I formed of them and their ideas of me. I never passed on to newer librarians what I soon learned to be a common librarian's myth: we aren't valued.

I also witnessed doormat behavior, where librarians would repeatedly put themselves out to ingratiatingly accomodate a high-hat patron. From this I learned that if you project yourself as unworthy or less than, people will treat you that way. If you respect what you do and regard it as consequential, your time is just as important as the Superstar Faculty Researcher and Big Wig Pollywog. They will appreciate you for your backbone and respect what you can do for them.

Although I don't completely agree - at least not to the same degree - with everything Ms.Dupré writes in this paper, I think it is important that these ideas have a forum where they can be disseminated, evaluated, and discussed. And for the record, Deirdre is happy to report that the librarians she has met at the Sonoma State University Library have a very positive image of themselves as librarians and are quite proud of their profession.     
-Juanita Benedicto

When I began my education in Library Science at San Jose State University and started reading the literature of the field, I was greatly dismayed to repeatedly read that librarians believe they are not respected as a professional group. The reading material I was exposed to was designed to educate new library science students on the history of libraries and librarianship, their connection to society, intellectual freedom, and the future of information dissemination. Yet while reading, I noticed a disturbing theme: librarians are very insecure about their profession - so insecure that it has become a pervasive anxiety throughout the field of librarianship. While some insecurity results from the undesirable physical stereotype of librarians perpetuated by the popular media, library literature is the real offender as it portrays the more serious crisis of professional insecurity, i.e., the feeling of not being valuable or valued by others. To make matters worse, newcomers to the library profession adopt this insecurity through their exposure to the literature of the field, thereby creating a vicious cycle.
 

The Historical Context

The readings I studied in my courses offered numerous examples of library professionals lamenting their perceived poor status of the "...librarians are very insecure about their profession - so insecure that it has become a pervasive anxiety throughout the field of librarianship." library field. Where did this concern with status begin? There had to be some impetus to not feeling valued. I found some fascinating possibilities in Richard E. Rubin's book Foundations of Library and Information Science.
One possibility is the founding of the American Library Association (ALA) in 1876. Rubin states that this was an "important guidepost" as the creation of the ALA "substantially increases professional identity" and provides "librarianship with an identity outside the profession" (2000). These statements, while seeming to promote the benefits of the presence of the ALA to the profession, actually illustrate Rubin's point of view (and potentially the point of view of the founders of the ALA): that the profession of librarianship did not currently have enough of an identity either inside or outside of the profession. By saying that the ALA was needed to increase professional identity, Rubin implies that the founders thought that the current professional identity was somehow lacking. Librarians of the time, impressed with the idea of being represented by their new professional association, may not have noticed the implied insult to their self-image, but simply internalized the idea that their profession was lacking a suitable identity. Perhaps now that the ALA was there for them, their profession would be more valued. But this kind of thinking reinforces the idea that librarianship was somehow not producing an acceptable self-image and was not already valued prior to the creation of the ALA.
Another possibility as to an initial source of librarians' professional insecurity is Melvil Dewey. Considered a "prime force in the professionalization of librarianship" (Rubin 2000), Dewey contributed hugely to the field of librarianship. Yet he may also have contributed to the lack of a secure self-image when he wrote "The time has come when a librarian may without assumption speak of his occupation as a profession" (Rubin 2000). Although he seemed to be trying to promote librarianship as a profession, his statement implies that for some, unnamed reason, before that "time" had come, librarians could not call their occupation a profession. Had not librarianship previously been a true profession?
The Current Context
A huge amount of professional uncertainty is passed on through library literature. When I read in Harris, Hannah, and Harris' book Into the Future that "The librarian of the electronic age could become a valued professional" (Harris et al. 1998), I think that librarians are not currently valued professionals. When suggesting that a librarian can become a valued professional, supported evidence is needed to show that the librarian was not already a valued professional.
Professional insecurity is also spread throughout the profession by the fact that librarians spend much time and energy in an effort to connect to each other through writing and professional organizations. Professional organizations abound and membership is highly recommended by library science educators. Yet George Bobinski wonders in his article, Is the Library Profession "The three-year existence of a column - in the main journal for the profession published by the ALA - that focused solely on the image of librarians is a prime example of the obsessive nature with which librarians undertake the issue of their image." Over-Organized? about the "proliferation of library associations" (2000). Bobinski declares that librarians spend "too much time talking and writing to ourselves" in professional library organizations and publications. Since a good number of these written communications focus on the lack of status of the library profession, how to improve librarians' status, image stereotypes of librarians, and similar themes these writings are a supremely effective way for members of the library profession to obsess about their status anxiety.
A prime example of this obsession over status anxiety is seen in the regular column introduced by American Libraries entitled "Image: How They're Seeing Us." This column continued from January 1985 through 1988 and "highlighted representations of librarians and their work from various media" (Engle 1998). The three-year existence of a column - in the main journal for the profession published by the ALA - that focused solely on the image of librarians is a prime example of the obsessive nature with which librarians undertake the issue of their image.
This obsession with image is detrimental to librarians' perception of their professional status. Many articles in library journals record instances and complain about examples (from popular media) of the stereotypical image of the librarian as an old spinster with a bun and sensible shoes. But this obsession with the physical-image stereotype is partly responsible for the professional anxiety that plagues librarianship. As Roma Harris points out "librarians' self-consciousness with their image is counterproductive especially when its leads to self-depreciation of their profession" (Rubin 2000). It seems that physical-image issues are at the root of professional insecurity and need to be eliminated for librarians to improve their perceptions of their professional status. In relating a fellow librarian's experience with image stereotypes, Angelynn King comments that "having internalized [other people's stereotypes] himself he's making [the stereotypes] worse" (1999). Obsession with image and internalization of negative stereotypical images have caused librarians to doubt the worthiness of the profession as a whole. It's not the stereotype that's the problem, it's the obsession with the stereotype.

Analysis of the Current Situation

The references for this paper show the large number of current resources centered on the issue of image and librarianship. I contend that these writings are the main method of causing others to adopt the field's professional anxiety. For example, Dan T. Hutchins and Joan Davis mention in their article that "ALA has a serious problem: How do you make a ... job, one that carries with it no social status or power ... attractive? If ever there were a profession badly in need of reinventing itself this is the one!" (Hutchins & Travis 2000). By sharing their poor professional image in writing, Mr. Hutchins and Ms. Davis add to the library field's professional insecurity. The authors focus on what they perceive as lacking in the library profession and inform others that librarians clearly have no social status or power.
Not surprisingly, there is an entire website devoted to "Image and The Librarian" (Marinelli & Baker). This website was very informative for my research, but it unfortunately perpetuates librarians' unhealthy self-concept with articles such as, "We Aren't a Stereotype" by Hutchins, "The Image of Librarians: Substance or Shadow?" by Schuman, "Just a Librarian? Who Do They Think We Are?' by Valenza, "Our Image as Images Go" by Manley, and "And We Wonder About Our Image!" by Herring.
When a library science student reads material like this, he might believe that librarians have a bad professional image both inside and outside the profession. That student then graduates library science school and begins working in the field as a librarian bringing his poor professional image with him and sharing it with his colleagues. His colleagues also share their professional anxiety with him, thereby reinforcing everyone's insecurities. The librarian begins to publish articles on the topic of professional insecurity in library science journals, struggling to shed some light on why no one seems to respect librarians. He reads the writings of others in the field who also worry over the poor image of librarians. All of these writings are then read by the next crop of library science students, and the cycle is repeated. Just as Bulimia and Anorexia can be passed from one person to another through intimacy - for example the closeness shared by college roommates (Comer 1996) - librarians pass their professional image anxiety to others in the profession and to those just joining the profession through their working relationships and their published writings.
Then there are the new breed of "image busters" (Brewerton 1999) that are striving to show an alternative view of what it means to be a librarian. Sites like the Anarchist Librarian, the Belly Dancing Librarian, Librarian Avengers, and the Modified Librarian seem to present an unified front of librarian pride. These alternative librarians offer glimpses into the varied lifestyles of librarians to show their pride in all parts of their lifestyle (including their chosen career as librarians), but are once again trying to combat the stereotype of the bun-wearing librarian. I think that the considerable time and energy these librarians are spending to buck the physical-image stereotype of librarians indicates that they too are obsessed with the image of librarians. As mentioned earlier, Roma Harris concludes that "By relegating the physical-image stereotype to nothing more than a joke, and not allowing the stereotype grow into a commentary on the value of the profession, librarians can focus on healing the professional insecurity that is so pervasive in the field." self-consciousness with image damages a librarian's perception of the value of the profession. Publicizing that a librarian can also be a belly dancer or have a tattoo, these librarians are actually defending the worth of professional librarianship. While it is admirable that these librarians are making an effort to uphold their profession as worthy, the underlying message is "we are here to convince you (and ourselves) that we are worthy since society doesn't recognize our merit." However, I am left with impression that they are not yet convinced of their professional utility. Still, I must admit that the alternative librarians' declaration of professional pride, shared by showing the variety of librarians' personal interests, is at least a positive attempt to improve the image of librarians to those outside the profession.
In studying this issue I fear that my hyper-focus on the perception of image and status has caused my objectivity to disappear and I too have adopted the library field's poor professional image. I realize that while I am criticizing the tendency to be overly concerned with image, I too have fallen into the librarian-image collecting hobby. In doing the research for this paper I was enthralled by each successive article, comic, or web site that portrayed librarians. So my premise about the contagious nature of image consciousness is evidenced by my own experience with becoming overly sensitive about the image of librarians. Even Brewerton admits to being "obsessed with the image of our profession" (1999) as a result of his research on the topic. Librarians are doomed to remain insecure about the profession because we are still so obsessed with our image.
To combat this, we must separate the issue of professional insecurity from the issue of distaste for the physical-image stereotype. For while the physical-image stereotype is annoying, it should not be given such importance as to erode the professional pride librarians should have for their profession. Andrew Pace points out in his article, Marketing Our Strengths, that "we all make jokes about lawyers, mechanics, politicians, etc., but when it comes down to it we all still rely on their services. Satirizing professional images has become ... a postmodern activity" (2000). By relegating the physical-image stereotype to nothing more than a joke, and not allowing the stereotype grow into a commentary on the value of the profession, librarians can focus on healing the professional insecurity that is so pervasive in the field.

Implications for Library Management

Professional insecurity is not typically considered a management issue. The literature on librarians and image tends to be op-ed pieces that do not mention management topics. Books, and chapters in books, focus on historical overviews of the library field. Yet it is important to notice that the current problematic perception of both the librarians' image and the profession's status was brought about by the profession's procedures in the management areas of organizational structure, leadership, power and authority, and communication.
By looking at the whole library profession as a single organization we can better understand how one librarian's actions can affect others in the field. The organizational structure of the library profession promotes the sharing of opinions and attitudes through the profession's literature and group gatherings like conventions. Additionally, new members to the organization (library science students) are indoctrinated into the current prevailing attitudes via their professors' attitudes, exposure to the opinions voiced in the assigned readings, and the highly encouraged (if not mandatory) membership into professional associations, as well as attendance at professional conventions. This organizational "Since leaders in librarianship are often also the main authors of the literature in our field, and because prolific authors are granted leadership status in a field that values the written word, the librarians who write for professional journals and publish books have a tremendous amount of influence on the profession." structure allows for a communication of perceptions that is similar to how, in a single library, the attitude of the director can trickle down to affect all the employees of that library. Likewise, the attitude of leaders in the library profession can affect all the members of the profession. Organizational structure then, plays a large part in allowing professional insecurity and obsession with image to be perpetually communicated to all members.
Since leaders in librarianship are often also the main authors of the literature in our field, and because prolific authors are granted leadership status in a field that values the written word, the librarians who write for professional journals and publish books have a tremendous amount of influence on the profession. When a librarian is allowed to publish an article in a professional journal it is implied that the views expressed in the article are somehow valid simply by their being published. In a juried publication, the accepted articles carry the stamp of having been accepted by well-respected leaders in the field, giving the articles and the authors even more clout. Since authors of professional literature in library science are almost automatically given leadership status in the field, the question of authority arises. Authority is often mistakenly attributed to those in power simply because power and authority often go together. It seems that "...it's time we got over our public image and started concentrating on the portrayal of the services that libraries provide." both power and authority are granted to authors in the library profession due to the simple fact that they are published, giving them an opportunity to contribute to the continuing professional insecurity through their writings.
Additionally, professional insecurity greatly affects traditional management concerns like employee motivation, recruitment of librarians, retention of quality staff, and salary issues. A librarian suffering from professional insecurity may feel generally lackluster about his job, resulting in an unmotivated work style. It is difficult for a librarian to muster up enthusiasm for his daily work if he feels that his profession is not a worthy one. Likewise, librarians who feel professionally insecure may be tempted to look for another line of work, or may job hop from library to library in an attempt to find the element supposedly lacking in their chosen career. Plus, a librarian who feels insecure about his profession is more likely to desire a large salary to ease his feelings of professional anxiety. All of these situations cause extra work for managers who need to constantly replace employees.
Since the problem of professional insecurity is currently disseminated throughout the entire library field (though admittedly not adopted by every single librarian), and is perpetuated at library conventions and in professional literature, the solution requires a grass roots approach. If the librarians at a single library are able to overcome their professional insecurity, then those librarians can begin to help their colleagues by sharing their new outlook in library journals and at future conventions. If this is repeated at several institutions a new pride in librarianship can begin to spread out across the entire profession. Thus, library managers can help their employees overcome professional insecurity by finding ways to show their own pride. Bob Usherwood proposes in his article, Rediscover the Public Librarian: Your Value and Worth, that it is time to "rediscover our confidence in ourselves and our professional skills" (2000). Usherwoord's article has many examples of how librarians prove "...the real limitations that rob us of our freedom to make the best of what we have and/or what we are, have to do with the way we see ourselves..." their value by what they provide to society. Thus, the focus of management should not be to combat poor image or professional insecurity directly, but rather to focus on what services, expertise, and efforts to protect intellectual freedom that librarians provide for their patrons and society at large. Andrew Pace suggests "it's time we got over our public image and started concentrating on the portrayal of the services that libraries provide" (2000).

Prospects for the Future

Jennifer Cram, in writing about the self limitations that librarians place on themselves states "the real limitations that rob us of our freedom to make the best of what we have and/or what we are, have to do with the way we see ourselves..." (1991). This then is the key realization that librarians need to arrive at to begin to change their perception that the library profession holds an inferior status. Once librarians let everyone know (including their peers) that librarianship is something to be proud of, that the profession of being a librarian is worthy, then the idea that the library profession's status is in trouble will begin to die out. However, this paradigm-breaking idea that the library profession is valuable must be shared with considerable subtly. Cram points out that "the more you shout that there is no problem, the more you plant the idea that there is a problem" (1991). This was the paradox of Dewey's pronouncement that the profession was now something to be proud of; it planted the idea that the profession was somehow shoddy previously. This was also the problem that I found with the alternative librarian websites, that they were trying too hard to convince the public of their professional pride and instead seemed unconvinced themselves.
A more successful approach is for librarians to be reserved when sharing the message that the library profession is highly valued by those in the profession. When a person is utterly convinced of the value of his profession he does not need to force others to believe in his professional pride with lots of loud proclamations. Instead his actions, like encouraging others to join the profession, remaining with and succeeding highly at his organization, and exuding confidence that his profession is valued by his peers and society, show that he has no professional insecurity. This way, librarians can convince their peers and the outside world as to the greatness of what they do.
An excellent example of a librarian refusing to add to the spread of professional insecurity and instead sharing an idea for fostering "When a person is utterly convinced of the value of his profession he does not need to force others to believe in his professional pride with lots of loud proclamations. Instead his actions, like encouraging others to join the profession, remaining with and succeeding highly at his organization, and exuding confidence that his profession is valued by his peers and society, show that he has no professional insecurity." self-love within the profession is GraceAnne DeCandido's 1996 commencement address " Ten Graces for New Librarians" given to the graduating class of the School of Information Science and Policy at the State University of New York at Albany. She states:
"Develop a strong sense of your own self-worth and the worth of the profession. Honor and respect the women and men you work with... . In the words of the ancient Jewish philosopher Hillel 'If I am not for myself, who will be for me? And if I am only for myself, what am I? If not now, when?'"
If heeded, DeCandido's words would spread enthusiasm for the profession to all those currently in the profession who have unfortunately already adopted the insecurities of the field. An influx into the field of librarianship of new librarians who are proud of their profession can instigate an innovative, healthy professional pride.
In conclusion, the solution to the problem of librarians' poor perception of both their image and the status of the library profession has several steps. First, separate the issue of obsession with physical-image stereotypes from the issue of professional insecurity, so that the physical-image issue can be seen in humorous light and given much less control over librarians' self perception. Second, persuade library managers to encourage their employees' pride in the profession by offering themselves as examples of librarians who are secure about the status of librarianship as a profession. Third, have those librarians who feel proud of their profession, especially librarians new to the field, share their uplifting attitude with colleagues through writings published in the professional literature.



© Copyright 2001, NewBreed Librarian. All rights reserved



References

Adams, K. 2000. Loveless Frump as Hip and Sexy Party Girl. Library Quarterly 70(3): 287-301.

Aggarwal, A.K. 1991. Second minority to tackle librarians' image. American Libraries 22(8): 812.

Anarchist Librarian. 2000. [Online]. Available http://burn.ucsd.edu/~mai/librarians.html [2001. April 3].

Belly dancing Librarian. 2000. [Online]. Available http://www.sonic.net/~erisw/bdlib.html  [2001. March 28].

Bobinski, G. S. 2000. Is the library profession over-organized? American Libraries 31(9): 58-61.

Brewerton, A. 1999. Wear lipstick have a tattoo belly-dance then get naked: The making of a virtual librarian. Impact: Journal of the Career Development Group [Online] 2(10): 158-164. Available http://www.careerdevelopmentgroup.
org.uk/impact/archives/abrewerton.htm

Comer, R. 1996. Fundamentals of Abnormal Psychology. New York: W.H. Freeman and Company.

Cram, J. 1991. Self love and joy and satisfaction in librarianship. APLIS 4(2): 75-81.

Crowley, B. 1998. Dumping the "Library". Library Journal 123(12): 48-9.

DeCandido, G. 1996. Commencement address School of Information Science and Policy SUNY/Albany.[Online]. Available http://www.well.com/user/ladyhawk/
albany.html [2001. March 30].

Dougherty, S. 2000. From buns to bytes: Is the image of librarians changing? Columbia News Service. [Online]. Available http://www.jrn.columbia.edu/studentwork/
cns/cnsstory.shtml [2001. March 15].

Eberhart, G. M. 2000. The Whole Library Handbook 3: Current Data Professional Advice and Curiosa about Libraries and Library Services. Chicago IL: American Library Association.

Engle, M. 1991. The librarian and the crone--myth and reality? School Library Journal 37(1): 44.

Engle, M. 1998. Remythologizing Work: The role of archetypal images in the humanization of librarianship. [Online]. Available http://urislib.library.cornell.edu/
archetype.html [2001. March 29].

Feehan, P., & Buie J. 1998. Children's services. North Carolina Libraries 56(4): 141-54.

Harris, M., Hannah, S., & Harris P. 1998. Into the Future. (2nd ed.). Greenwich CT: Ablex Publishing.

Harris, R. 1992. Librarianship: The erosion of a woman's profession. Norwood N.J.: Ablex Publishing.

Herring, M. Y. 2000. And We Wonder About Our Image! American Libraries 31(10): 33.

Hutchins, D. T. 2000. We Aren't a Stereotype. Library Journal 125(2): 57.

Hutchins, D. T. & Travis J. 2000. Response to Recruitment of Librarians. Public Libraries 39(5): 242-243.

King, A. 1999. Image is everything: So go get one already. College & Research Libraries News. 60(4): 277.

Librarian spoofed in Saturn commercial. 1995. Library Journal 120(16): 16.

Lorenzen, M. 2000. Education Schools and library schools: A comparison of their perceptions by academia. Illinois Libraries 82(3): 154-9.

Manley, W. 1996. Our image as images go. American Libraries 27(5): 136.

Marinelli, S., & Baker T. 2000. Image and the Librarian. [Online]. Available http://www.wam.umd.edu/~herodf/ImageHomepage.htm [2001. March 28].

Martin, S. 1997. Clinging to "status:" The attitude of librarians to the non-MLS staff. The Journal of Academic Librarianship 23: 222.

Modified Librarian. 1999. [Online]. Available http://www.BmeWorld.com/gailcat/
[2001. April 3].

Olsen, E. 2000. Librarian Avengers. [Online]. Available http://www.librarianavengers.com/  [2001. March 28].

Pace, A. 2000. Marketing Our Strengths. Computers in Libraries 20(8): 63-5.

Rubin, R. E. 2000. Foundations of library and information science. New York Neal-Schuman.

Schepppke, J. 2000. Bachelors of Library Science? [Letter to Editor]. Public Libraries 39(5): 242-243.

Schuman, P. G. 1990. The image of librarians: Substance or shadow? Journal of Academic Librarianship 16(2): 86-89.

Somerville, M. 1995. Yin Management in a Yang World. Wilson Library Bulletin 69: 30-2.

Still, J. 1998. The Role and Image of the Library and Librarians in Discipline-Specific Pedagogical Journals. The Journal of Academic Librarianship 24(3): 225-31.

Sure beats the old image. 1997. School Library Journal 43(11): 13.

Usherwood, B. 2000. Rediscover the public librarian: Your value and worth. Australasian Public Libraries and Information Services 13(1): 7-13.

Valenza, J. 1996. Just a librarian? Who do they think we are? Book Report 15(1): 15-17.

Wallace, L. 1989. The Image-and what you can do about it in the year of the librarian. American Libraries 20(1): 22-25.


[LEMERRE, Alphonse] : Le livre du Bibliophile.- Deuxième édition.- Paris : A. Lemerre, 1874.- 49 p. ; 16 cm.

Diffusion libre et gratuite (freeware) (*)


Le livre du Bibliophile

~~~~

AVERTISSEMENT
 
Ce travail a pour objet d'exposer les points principaux de l'art auquel nous nous sommes adonné tout entier, et de déterminer les conditions que doit, à notre avis, nécessairement remplir une édition pour être digne d'être appréciée et estimée des véritables connaisseurs.
Nous ne parlerons guère que de la réimpression des vieux écrivains, non que la publication des oeuvres contemporaines nous paraisse d'un moindre prix, mais parce que les textes anciens présentent à l'éditeur des difficultés particulières et qu'une nouvelle publication de ces textes universellement connus est vaine quand elle n'est pas à peu près définitive.
Nous examinerons en peu de mots les soins qu'exige le Livre depuis l'élaboration du manuscrit ou, pour parler le langage technique, de la copie qui doit être livrée à l'imprimeur, jusqu'au moment où le volume parachevé entre, vêtu de sa reliure, dans la vitrine du bibliophile.
Pour cette longue série d'opérations si différentes, si variées, le libraire-éditeur a de nombreux auxilaires : homme de lettres, fondeur, imprimeur, fabricant de papier, dessinateur, graveur, brocheur, relieur, etc., tous concourent au même but : la perfection du livre ; mais il importe que l'éditeur-libraire entretienne constamment l'harmonie de leur concours dans l'exécution d'une entreprise qu'il a conçue et dont il peut seul embrasser l'ensemble.
Nous examinerons successivement le Livre sous les rapports du texte, de l'impression, de l'ornementation, du papier, et enfin de la reliure.
A. LEMERRE.
 
 
~*~
DU TEXTE. - DE L'IMPRESSION.
DE L'ORNEMENTATION. - DU PAPIER.
DE LA RELIURE.
 
I  DU TEXTE
 
ETABLIR un bon texte est d'une importance de premier ordre. C'est là le but capital d'une réimpression, et les soins plastiques si complexes dont ce texte va être l'objet ne tendront qu'à le mettre en lumière selon toutes les convenances et, par conséquent, avec une parfaite beauté. Tout le travail de l'éditeur sera dépensé en pure perte s'il ne s'exerce pas sur un texte irréprochable. Il y doit songer et, s'il entreprend des séries, s'il forme des bibliothèques classiques ou curieuses, il faut qu'il applique, quant à la publication des textes, certaines règles déterminées d'avance, et qu'il s'assure le concours exclusif des littérateurs et des érudits qui admettent ces règles. 
Voici celles que, d'accord avec nos collaborateurs, nous suivons inflexiblement pour les textes qui entrent dans la Collection Lemerre, dans la Petite Bibliothèque littéraire et dans la Bibliothèque d'un curieux. Chacun des volumes de ces collections reproduit les formes du texte original avec l'exactitude la plus rigoureuse. L'orthographe et la ponctuation propres à chaque auteur y sont scrupuleusement conservées. Nous croyons, en effet, que des mille détails de la ponctuation et de l'orthographe dépend, en partie, la physionomie générale d'un écrivain, et que modifier ces détails c'est altérer le caractère de l'ensemble. 
Il est fréquent de voir, dans les textes originaux des écrivains du XVIe et du XVIIe siècle, un même mot écrit de deux façons différentes à quelques lignes d'intervalle. Nous n'avons jamais été tenté, comme on l'est communément encore, d'adopter pour les deux endroits une seule forme grammaticale. Les deux leçons nous paraissent, au contraire, utiles à garder comme un témoignage de l'indécision dans laquelle a si longtemps flotté l'orthographe française. 
On a prétendu que le souci des points et des virgules, des capitales et des particularités orthographiques est propre aux auteurs contemporains et que nos classiques ne l'avaient point. Mais, en réalité, un souci de cette nature n'est pas plus nouveau que ce soin de la forme qui surprend si fort le public chez les poëtes modernes et qui est commun aux vrais poëtes de tous les temps. Les éditions originales des classiques sont loin de ne présenter que des singularités peu philologiques, dues au caprice des compositeurs ignorants. L'orthographe y est variable, mais non arbitraire, et la ponctuation y frappe l'observateur attentif bien plus par sa fixité que par son apparente bizzarerie. Si Jean Racine n'a pas relu scrupuleusement les épreuves de la dernière édition de son théâtre, La Fontaine multipliait les errata à la suite des recueils de ses Fables, montrant ainsi qu'il n'était point indifférent à la correction typographique de ses oeuvres. Molière, peu soucieux que ses pièces fussent imprimées, tenait du moins à ce qu'elles le fussent correctement.
Nous ne voulons pas être plus dédaigneux que ces grands hommes. Pour obtenir l'exactitude qui nous est précieuse, nous reproduisons fidèlement la dernière édition publiée du vivant de l'auteur, toutes les fois que cette édition a été revue ou tout au moins avouée par lui. Mais s'il nous a suffi de suivre cette règle pour établir presque totalement les textes de Rabelais, de Regnier, de La Fontaine, de La Rochefoucauld, de La Bruyère, etc., nous l'avons reconnue insuffisante pour les écrivains qui, comme Molière, sont morts en laissant inédite une grande partie de leur oeuvre, et complétement inapplicable à ceux qui, comme Montaigne, ont corrigé et amplifié leur livre après l'avoir livré pour la dernière fois à l'imprimeur. Dans ces différents cas nous reproduisons, à défaut des manuscrits le plus souvent perdus, celle des éditions posthumes qui a été faite dans les meilleurs conditions pour reproduire la pensée de l'auteur. Ainsi nous donnons les Essais d'après le bon et vieil exemplaire de mademoiselle de Gournay et nous suivons, pour les pièces que Molière ne fit pas lui-même imprimer, le texte que produisirent ses camarades Lagrange et Vinot. 
Cette réforme n'est pas un caprice qui nous est propre : elle est dans l'esprit du temps et elle éclate de divers côtés. Le public recevrait mal aujourd'hui des classiques mis à la mode du jour. Un Rabelais «accommodé en nouveau langage» n'aurait pas la fortune qu'il eut au XVIIe siècle. Les formes grammaticales et orthographiques des écrivains classiques ont acquis pour nous le prix qui s'attache aux choses anciennes. Mais il faut avouer que, si l'on suit enfin les éditions originiales, on les suit généralement de trop loin. Si le temps n'est plus où M. Aimé Martin, littérateur hautement estimé d'ailleurs, accueillait dans son texte de Racine des corrections introduites par La Harpe sous prétexte d'élégance et de bon goût, il n'est pas moins vrai que M. Burgaud des Marets a pu, il y a quelques années, relever plus de trente mille fautes dans la meilleure des rééditions de Montaigne. Plus récemment encore on a constaté, dans une édition nouvelle de Rabelais, une omission de neuf lignes dans un même livre, et cela parce que l'éditeur ne s'était pas donné la peine de recourir aux textes originaux. 
Nous ne confondons pas avec ces fâcheuses légèretés les efforts de quelques savants éditeurs qui suivent avec une consciencieuse régularité un système différent du nôtre, et qui, tout en collationnant avec soin leurs éditions sur les textes originaux, appliquent à ces textes l'orthographe de Voltaire et la ponctuation moderne. Nous sommes persuadés qu'on peut faire de bons livres d'après cet ancien système, mais nous pensons que nos éditions, conçues comme nous venons de le dire, doivent offrir, au point de vue philologique, un intérêt particulier et plaire, par un charme spécial, aux esprits doués d'un sentiment littéraire vraiment délicat. Ces éditions ont incontestablement l'avantage d'être les seules d'après lesquelles on puisse faire soit un glossaire, soit tout autre travail de grammaire historique. Enfin elles rentrent dans la définition qu'un savant contemporain donne des bonnes éditions :
«L'élément essentiel des bonnes éditions est toujours dans l'étendue et dans l'exactitude des notions grammaticales, appuyées subsidiairement sur les indications lexicographiques et sur la comparaison des manuscrits» (1). 
Une observation importante trouve sa place ici. Certains éditeurs lettrés ont commis, en publiant des poésies, des fautes graves dont la connaissance des lois prosodiques les eût certainement préservés. 
M. Génin, si prisé d'ailleurs comme philologue, a reproduit, dans son édition de la Farce de Maître Pathelin, plusieurs vers faux que M. Littré a aisément corrigés. Il était pourtant impossible de supposer que l'auteur de tant de vers si bien faits en eût laissé échapper de trop longs ou de trop courts. Nous faisons cette remarque appuyée de cet exemple pour montrer combien il est indispensable d'être aussi attentif à la prosodie qu'à la grammaire, quand il s'agit d'éditer les oeuvres d'un poëte. 
Le texte une fois établi, il convient de l'éclaicir sur tous les points où soit la distance des temps, soit toute autre cause, a mis quelque obscurité. C'est là le principal objet des notes. Nous les plaçons à la fin de chaque volume, mêlées aux variantes, et non pas au bas des pages, où elles ont l'inconvénient de noyer le texte si elles sont abondantes et, dans tous les cas, de distraire de l'oeuvre elle-même l'esprit du lecteur. Chaque note est précédée de l'indication de la page et de la ligne auxquelles elle se rapporte ; car, dans notre respect religieux pour les grands écrivains, nous n'avons point voulu interrompre leurs phrases, selon l'usage commun, par des chiffres ou des astérisques. L'absence de ces petits signes contribue à donner à nos livres la pureté d'aspect que nous recherchons.
La Notice biographique et, quand il est besoin, le Glossaire complètent le travail de l'éditeur littéraire.
Ce que ce travail coûte de peine et exige de savoir, d'esprit ingénieux, de sens critique, ce n'est point à nous de le dire, mais nous devons signaler ici à la reconnaissance du public lettré, les hommes laborieux et érudits, tels que MM. Marty-Laveaux, Charles Royer, Charles Asselineau, Alphonse Pauly, Ernest Courbet, Étienne Charavay, Anatole France, F. de Caussade, Eugène Réaume, dont l'actif et intelligent concours nous a permis de publier, en moins de six années, un grand nombre de volumes dans lesquels les plus illustres de nos écrivains classiques revivent en leur intégrité première. 
II
DE L'IMPRESSION
Des Caractères
 
 
LES caractères dits elzéviriens ont été remis en honneur par M. Perrin, de Lyon. Ces caractères, fort beaux en eux-mêmes, nous donnent, pour le cas qui nous occupe principalement, c'est-à-dire pour la réimpression des vieux écrivains, l'avantage d'un archaïsme en harmonie avec les textes. Leur emploi dans cette circonstance concourt à produire cet effet de couleur locale si justement recherché de nos jours.
Au reste, ce nom d'elzévirien ne doit pas être pris à la lettre. Ce n'est point là une désignation précise, car on l'applique indifféremment à des types du XVIe, du XVIIe et même du XVIIIe siècle, assez dissemblables les uns des autres. 
Les caractères employés par Louis Elzevir et par ses cinq fils, qui furent imprimeurs à Leyde, à La Haye, à Utrecht et à Amsterdam, au commencement du XVIIe siècle, sont loin d'ailleurs d'être plus beaux que ceux dont les libraires de Lyon ou de Paris faisaient usage au siècle précédent. Mais Louis Elzevir passe pour avoir, dès la fin du XVIe siècle, inauguré une réforme qui a prévalu : c'est lui, dit-on, qui le premier distingua dans les minuscules les u et les i, voyelles, des v et des j, consonnes. Quoi qu'il en soit, les Elzevir, bien qu'inférieurs aux Estienne pour la correction des textes, sont justement estimés comme ayant produit, à une époque où l'art de l'imprimerie sommeillait en France, une longue série de petits volumes établis avec goût et tirés avec soin. Leur mérite est grand sous ce double rapport ; mais ce serait une erreur de croire qu'ils possédaient en propre les caractères connus aujourd'hui sous leur nom. Dès 1550, Haultin, de la Rochelle, employait les caractères dont les Elzevir devaient plus tard se servir. 
Vers 1855, un homme qui fit beaucoup pour son art et dont la mémoire doit être grandement estimée comme celle d'un artiste inventif et délicat, M. Perrin, imprimeur à Lyon, trouva dans la vieille fonderie lyonnaise de MM. Rey des poinçons et des matrices du XVIe siècle. Il en acquit une partie ; il dessina et fit graver les séries qui lui manquaient, et il obtint ainsi ces caractères dont l'ancienneté faisait, à proprement parler, la nouveauté, et qu'il ne contribua pas peu à mettre à la mode. 
A la même époque, et poursuivant le même but, M. Claye, l'imprimeur distingué, se livrait à des recherches dans toutes les anciennes fonderies de caractères de Paris : tant il est vrai qu'il se manifestait alors un retour vers le goût des types anciens ! Mais ses efforts restèrent infructueux, et n'eurent d'autre résultat que de l'amener à constater que toutes les anciennes matrices en cuivre rouge avaient été converties en gros sous par la Révolution. 
M. Claye ne se rebuta point : il poussa ses recherches jusqu'à Lyon, vieux centre abandonné d'imprimerie populaire, et c'est dans la fonderie séculaire de la famille Rey qu'il retrouva et acquit une partie importante d'antiques poinçons et matrices échappés à la destruction. - C'est ainsi que les maisons Perrin, de Lyon, et Claye, de Paris, possèdent véritablement les types du XVIe siècle. 
M. Jannet, de son côté, fit fondre des caractères d'un type analogue. L'éditeur de la Bibliothèque elzévirienne, dont la mort encore récente est une grande perte pour la Librairie, était doué d'un esprit plus ingénieux, plus industrieux encore qu'artistique. Les caractères qu'il employa, d'une forme resserrée, n'ont pas toute la pureté désirable. Nous n'en reconnaissons pas moins que M. Jannet doit être cité avec honneur parmi ceux qui ont contribué à la renaissance moderne de l'art typographique. 
Mais des difficultés sérieuses, issues de la complication des nécessités artistiques et commerciales en face d'un public dont l'éducation bibliographique était encore imparfaite, arrêtèrent bientôt l'essor des beaux livres. M. Perrin ne consacrait guère ses excellents caractères qu'à des ouvrages d'un intérêt ou médiocre, ou purement local. A part les Sonnets de M. Soulary, et plus récemment les Oeuvres de Molière, il ne sortait de ses presses que des poésies restées obscures et des travaux d'histoire provinciale. M. Jannet, qui, au contraire, avait entrepris une bibliothèque dont le cadre, trop peu défini, s'ouvrait aux vieux classiques français, avait été contraint, malgré son zèle, de suspendre ses réimpressions. Ce fut ce découragement qui détermina, dans notre esprit, la publication de la Pléiade françoise. Le prospectus parut en 1865, et le premier volume fut achevé l'année suivante. Notre dessein en publiant les sept poëtes de la Renaissance était d'empêcher, autant qu'il était en nous, que l'art de réimprimer fidèlement les textes originaux, en leur conservant leur physionnomie primitive, se perdît. La Pléiade servit de dédicace à notre maison. 
Les bibliophiles qui ont bien voulu suivre nos travaux savent que nous avions dès lors l'idée de réimprimer, selon un plan nettement défini, les principaux monuments de la langue française ; notre projet est déjà réalisé en partie. Heureux si nous avons pu donner aux livres de nos collections quelque chose de cette beauté correcte et sérieuse qu'avec l'aide de précieux auxiliaires nous poursuivrons de tous nos efforts ! 
En mettant à part les superbes séries que possèdent les maisons Perrin, de Lyon, et J. Claye, de Paris, les caractères elzéviriens les mieux copiés sont, jusqu'à ce jour, ceux de la Fonderie générale et ceux de MM. Laurent et Deberny ; le six, petit oeil, dont nous nous sommes servi pour le Livre des sonnets et pour notre texte d'Horace, et qui a été gravé par cette dernière maison, est fort beau. 
Notre souhait serait de voir copier exactement les types du XVIe siècle. On ne l'a pas fait jusqu'ici. Cependant il n'est pas de types plus beaux que ceux employés de 1525 à 1600. Les arts industriels, c'est-à-dire les arts mêlés à la vie, florissaient alors dans toute la splendeur d'une expansion unique. Le beau était chose familière et à la portée de tous les artisans. L'ouvrier savait donner une forme superbe aussi bien à une lettre moulée qu'à la grille d'un parc ou à la cheminée d'une grande salle. Lors de la Renaissance, la tournure des capitales, des italiques, les contours de l' E, du ct, toutes les ligatures et toutes les lettres doubles avaient une beauté non retrouvée depuis. 
C'est ici le lieu de rectifier une erreur commune à presque tous les typographes actuels, et qu'on trouve aussi bien dans plusieurs des livres édités par nous que sur le titre même des Annales archéologiques de France. Nos imprimeurs emploient comme un F une lettre du vieil alphabet des capitales à queue qui au XVIe siècle était uniquement un J. La barre de ce J (F) a occasionné cette confusion fâcheuse. Il suffit d'ouvrir le Régnier de 1608 pour se convaincre de l'erreur et partant ne pas la commettre. 
Il est bien évident que la netteté du tirage dépend, en grande partie, de la pureté des caractères, et qu'avec des lettres usées par un trop long service et passées, comme on dit, à l'état de têtes de clou, on ne peut obtenir qu'une impression d'un aspect trouble et confus. Tout imprimeur qui a quelque soin de son art et de sa réputation sait qu'il doit renouveler souvent la fonte de ses caractères. 

____
De la Mise en pages
 
 
C'EST dans les dispositions judicieuses de la mise en pages que l'éditeur montre s'il a du goût ou s'il en est dépourvu. Dans le premier cas, il peut se tromper ; qu'on veuille bien excuser ses erreurs ! Dans le second, il produit des éditions défectueuses, et les bibliophiles n'ont point à se soucier de lui. Ces réflexions faites, nous nous permettons quelques remarques.

La justification, c'est-à-dire le contour extérieur du texte, est évidemment en relation avec la grandeur totale du feuillet. Il doit y avoir harmonie. Une marge trop grande est presque aussi laide qu'une marge trop petite. Quelques volumes étalent le faux luxe d'un petit texte perdu comme une île dans un océan de blanc. Jamais de telles fantaisies ne plairont à ceux qui savent que le beau consiste dans la convenance des proportions.

Par la même raison, des caractères trop gros sur une page de petite dimension déplaisent à l'égal d'un texte trop fin sur un grand feuillet.

Pour les livres archaïques, nous songeons tout particulièrement à ceux qui dans leur forme extérieure procèdent du XVIe siècle ; nous demandons que les imprimeurs varient plus qu'ils ne le font la composition des titres, des têtes de chapitre et des titres courants. Ils n'y emploient que des capitales ; s'ils les mélangeaient avec des italiques, des bas de casse et des lettres à queue, ils éviteraient l'uniformité, ils réjouiraient l'oeil : ce qui doit toujours être le but des arts industriels. Les imprimeurs du XVIe siècle le savaient : leurs titres, peu imitables à divers points de vue, sont du moins d'excellents modèles quant à la variété des caractères.

Pour que l'aspect d'une page soit satisfaisant, il faut que la distance qui sépare les mots soit régulière et ne présente pas ces saignées, c'est-à-dire ces petits canaux blancs que l'oeil, désagréablement affecté, voit parfois courir d'une ligne à l'autre, dans un trajet oblique, sur la moitié ou les trois quarts de la page. L'éditeur doit y veiller.

Pour les livres d'une véritable importance, l'éditeur tire habituellement un nombre d'exemplaires étroitement limité sur des papiers de choix, tels que hollande, whatman et chine.

Tout amateur estime à sa juste valeur un tirage de cette nature, fait avec changement d'imposition, exigeant par là les frais d'une mise en train nouvelle et présentant l'avantage de marges agrandies proportionnellement, aussi bien dans le fond que sur les trois autres côtés de la justification. Au contraire, un tirage sur papiers de choix sans changement de justification n'augmente la valeur de l'exemplaire qu'en raison de la différence du papier et du faible chiffre du tirage.

Nous avons eu recours à ces deux systèmes. Pour la Collection Lemerre, nous n'avons point reculé devant les frais d'une imposition nouvelle spéciale aux exemplaires sur papiers de choix, voulant contribuer à donner par là à cette collection de nos classiques la richesse qu'elle comporte. Une considération particulière nous a fait employer l'autre système pour la Petite Bibliothèque littéraire. Nous avons pensé qu'agrandir par une justification nouvelle les exemplaires de choix de cette bibliothèque, c'eût été leur ôter le caractère propre à cette collection, qui doit d'être de petite dimension, d'un format de poche intime et commode.
______
Du tirage

MAIS l'action efficace de l'éditeur cesse quand il a donné le bon à tirer. C'est pourtant du tirage que dépend la bonne ou la mauvaise réussite du livre, et tous les soins antérieurs sont perdus si le tirage laisse à désirer. Cette réussite, qui tient en partie à plusieurs circonstances fatales, telles que les influences atmosphériques, est due encore et surtout à l'encre qu'on emploie. Si l'imprimeur ne se procure pas une encre dont la composition chimique soit satisfaisante, les feuillets qu'il imprime maculeront inévitablement, même au bout d'un certain temps. Le tirage dépend beaucoup aussi des soins qu'y donne l'ouvrier. Celui-ci donc a sa part d'honneur ou de blâme : il est de sa dignité de s'en préoccuper sérieusement. Il faut qu'il ait la passion de son art : on ne fait bien que ce que l'on aime. 

Le rouleau qu'on emploie pour encrer est d'ordinaire en colle forte et en mélasse. Nous préférerions le miel à cette dernière substance, parce que le miel est pur de scories et donne du mordant à la lettre. Par les extrêmes chaleurs il s'amollit et donne trop d'encre ; par les grands froids il durcit, et, comme disent poétiquement les hommes du métier, il n'y a plus d'amour entre le rouleau et la lettre. L'éditeur doit savoir que l'on ne doit pas tirer par des températures extrêmes. 

Personne n'ignore que la presse à bras est aujourd'hui remplacée par la machine, qui opère avec une vitesse incomparablement plus grande. Les bons imprimeurs, pourtant, ont tous encore une presse à bras qu'ils réservent aux travaux de luxe. Nous ne manquons jamais d'y faire tirer nos papiers de choix ; nous obtenons ainsi, avec de bons ouvriers, une netteté qui se remarque surtout dans la belle venue des fleurons, des culs-de-lampe et des lettres ornées. Cette netteté, cette pureté d'aspect est due à la main humaine, qui est encore, quoi qu'on dise, le plus admirable des instruments. Il serait absurde de vouloir étendre l'emploi si lent de la presse à bras hors du domaine des produits du plus grand luxe ; la supprimer entièrement serait se priver du seul moyen qu'on ait d'obtenir des tirages d'une parfaite beauté ; mais il faut un bras habile, vigilant, prompt à réparer les fautes. Une bonne machine, à tout prendre, vaut mieux qu'un mauvais ouvrier.

Un bon tirage ne doit être ni trop gris, ni trop noir ; il ne doit présenter aucune différence de nuances ni dans l'ensemble des feuilles ni, à plus forte raison, sur une seule feuille ou sur une seule page. La mise en train est l'opération qui le prépare : elle est fort importante et très-délicate. Faire soigneusement les découpages ; une bonne couleur une fois déterminée, la suivre d'un bout à l'autre de l'ouvrage ; éviter les bavochures qui ont l'inconvénient d'encrasser l'oeil de la lettre ; régulariser le foulage ; telles sont quelques-unes des conditions d'une belle impression. Lorsqu'elle a été bien faite et que l'encre dont le rouleau est enduit n'est pas trop épaisse, on peut tirer : on a mis de son côté toutes les chances de réussite. 

Les bons imprimeurs savent qu'il ne faut glacer ni le papier de Chine, ni le papier de Hollande : autrement celui-ci perdrait sa beauté, l'autre deviendrait méconnaissable. On sait aussi qu'il ne faut ni glacer ni mouiller les peaux ; elles doivent avoir été placées, en attendant le tirage, dans un endroit humide, tel qu'une cave, et s'être suffisamment assouplies. Après le tirage, il faut avoir grand soin de mettre les peaux entre des cartons ou des planches chargées de poids assez lourds pour que, en séchant, les peaux ne godent pas.

 ______

Du Satinage et du Brochage
 
 

QUAND les feuilles sont tirées, on les livre au brocheur, qui, avant toute chose, doit les faire parfaitement sécher. Le satinage opéré sur des feuilles humides les macule. 

Au reste, le brocheur ne doit pas satiner indistinctement tous les papiers, parce que, si le satinage convient à ceux qui sont doux et lisses, cette opération ne pourrait que gâter ceux qui, comme le papier de Chine, sont essentiellement spongieux, et dénaturer d'une façon déplorable ceux qui, comme le Hollande, doivent leur beauté aux aspérités de leur surface et à la contexture de leur grain. Un bon satinage doit être fait feuille à feuille ; sans ce procédé, les feuilles intérieures n'étant pas satinées courraient le risque d'être maculées. 

Le brocheur doit plier exactement les feuilles. Il en est qu'il coupe par quarts ; s'il les coupe mal, la faute est irréparable. Il ne lui suffit pas d'avoir une machine qui coupe cinq cents feuilles à la fois ; il faut encore et surtout que ces feuilles ne soient pas coupées de travers. L'art de brocher exige, comme toute chose, une longue expérience et des soins constants. L'éditeur ne peut que commander et surveiller.
III
DE L'ORNEMENTATION
 


LA bonne ou mauvaise ornementation d'un livre dépend du choix et de la disposition des fleurons, des culs-de-lampe et des lettres ornées. 

Il est démontré que, pour décorer un livre aussi bien qu'une maison ou qu'une fontaine, il ne suffit pas du talent individuel d'un bon artiste, il faut adopter un style. Or un style est le propre, non d'une personne, mais d'un temps. Il est des époques qui, pour des raisons très-complexes, n'ont pas de style et sont réduites, dans les arts industriels, à reproduire et à appliquer les différents styles des siècles antérieurs. Telle semble être l'époque présente. Nous hasardons ces généralités avec beaucoup de réserve, mais elles nous sont inspirées de toutes parts. Nous voyons la joaillerie, l'orfévrerie et le mobilier actuels revêtir les formes les plus belles et les plus caractéristiques des styles anciens, sans en inaugurer beaucoup de nouvelles. Nous dirions, si c'était ici le moment, que l'architecture, qui fournit communément à tous les arts industriels les motifs essentiels dont l'ensemble constitue un genre, un style, ne leur offre guère, dans la période contemporaine, que des réminiscences d'origines diverses et peu propres à former un ensemble harmonieux. 

Malgré ce qui a été tenté de 1835 à 1845, l'art moderne, livré à ses seules ressources, n'a rien apporté de caractéristique à la décoration du livre. Les artistes ont illustré les textes de vignettes dont quelques-unes ont un grand mérite intrinsèque ; ils n'ont imaginé aucun système ornemental d'une physionomie particulière. Le Gil Blas avec les bois de Gigoux et le Paul et Virginie publié par Curmer sont des livres à juste titre recherchés pour les excellentes figures qu'ils contiennent, mais ces figures, qu'elles soient hors du texte ou dans le texte, sont des sujets et non des ornements. Ce sont autant de petits tableaux composés uniquement en vue d'eux-mêmes et nullement dans un but de décoration.
Le XVIe siècle est le grand siècle de l'ornement typographique. Alors les fleurons, les lettres ornées, les culs-de-lampe, sont riches en motifs de la plus belle frappe. C'est l'époque des lettres niellées, des lettres à fond sablé, des lettres à sujets. Les ornements venus d'Italie, délicatement modifiés par la main française, portent tous l'empreinte d'un style unique et magistral. 

En ce temps-là, des artistes illustres, les Jean Cousin, les Geoffroy Tory, les Petit Bernard, ne dédaignaient pas de dessiner des lettres et des ornements pour de beaux livres.
Le XVIIe siècle néglige l'ornement et s'applique surtout à la composition des grands sujets, des frontispices et des portails superbement dessinés et gravés. 

Le XVIIIe siècle, le siècle charmant du rococo, associe avec un art exquis le sujet à l'ornement et mêle heureusement l'illustration et la décoration. 

C'est sous Louis XV que de petits culs-de-lampe, commencés à l'eau-forte et finis au burin présentent des Amours et des Génies dans des ornements de coquille et de rocaille.
Alors les grands petits maîtres de la vignette, les Eisen, les Cochin, les Gravelot, les Marillier, ornementaient eux-même les livres qu'ils illustraient. Les gravures sur cuivre prenaient place dans le texte même, en haut et en bas des pages, variant à l'infini sur les feuillets les motifs que portaient, dans le même temps, les trumeaux et les dessus de porte des boudoirs, ou les moulures des oeils-de-boeuf aux façades des châteaux. 

Nous ne rappelons de l'art de la Renaissance et de l'art du XVIIIe siècle que ce qui est strictement nécessaire pour indiquer l'application qu'on en peut faire à la décoration des livres nouveaux. Pour nous, qui nous sommes particulièrement occupé de la réimpression des écrivains classiques en caractères dit elzéviriens, nous avons dû adopter, pour les ornements, le style du XVIe siècle, qui est le plus en rapport à la fois avec la forme typographique et l'esprit de nos auteurs. Une copie exacte de tels ou tels fleurons, de telles ou telles lettres ornées, nous a paru oeuvre en quelque sorte stérile et d'ailleurs d'une exécution peu satisfaisante. Nos procédés actuels de gravure, étant plus délicats, plus fins que ceux d'autrefois, sont par cela même mal applicables à la reproduction servile des bois du XVIe siècle. Nous ne saurions imiter aujourd'hui la taille épaisse, large et peu minutieuse de la vieille gravure d'ornement. Nous sommes forcés, dans une simple copie, d'amaigrir le trait et d'ôter de la sorte à l'ensemble quelque chose de son caractère. Aussi avons-nous été heureux que M. Renard, artiste d'un rare talent décoratif, voulût bien dessiner pour nous des bois, des culs-de-lampe et des alphabets niellés qui, par le style, procèdent de la Renaissance, mais qui, par la liberté des combinaisons et la nouveauté du faire, sont des oeuvres originales. 

Les vignettes sur cuivre, intercalées dans le texte, comme fleurons ou culs-de-lampe, à la façon du XVIIIe siècle, nous paraissent également fournir des ressources décoratives à l'éditeur moderne, mais à la condition qu'elles soient non point seulement de petites compositions, de petits tableaux en miniature, mais bien des ornements en rapport avec les dispositions typographiques de la page ; le graveur alors devra songer moins à la perfection et au fini de son travail qu'à la disposition des ombres et des lumières et à l'effet de l'ensemble. 

Il n'est pas dans notre sujet de parler de l'illustration proprement dite. Nous ferons seulement une remarque qui, si simple qu'elle soit, est rendue utile par la tendance que certains amateurs ont à estimer les livres à figures indépendamment du mérite même de ces figures. Il ne suffit pas qu'un livre contienne plusieurs eaux-fortes pour être un livre précieux ; il faut que ces eaux-fortes soient bonnes en elles-mêmes, et, en outre, il est à désirer qu'elles soient en harmonie avec l'esprit et la forme du livre qu'elles illustrent ; sans cela, ce sont des images qui nuisent aux livres, au lieu de les orner et de les servir. 

IV
DU PAPIER
 


BIEN qu'on se serve aujourd'hui de papier de coton pour la presque totalité des livres, le papier dit de Hollande est le seul qui soit durable, solide, riche, et convienne aux livres de luxe. 

Ce papier n'est pas originaire de la Hollande comme son nom pourrait le faire croire : après la révocation de l'Edit de Nantes, les principaux fabricants français allèrent exercer leur industrie en Hollande et nous envoyèrent dès lors leurs produits.

La maison Blanchet et Kléber, qui fabrique son papier à Rives et dont le dépôt est à Paris, obtient un papier façon de Hollande, pur fil, d'une excellente qualité. Ce papier, résistant et sonore, doit à l'intégrité même de la matière première d'être très-sec, un peu bleu et un peu cassant. 

La maison Darsy, qui reçoit le dépôt des fabriques de Dambricourt frères, de Saint-Omer, fournit un papier d'un moelleux et d'une blancheur très-agréables, dus, sans doute, à l'emploi d'une faible partie de coton. 

Nous citerons encore la maison Morel et compagnie, qui fabrique à Arches (Vosges) des papiers de fil excellents. 

Bien que les produits de ces fabriques françaises soient très-satisfaisants, nous devons nommer ici la maison Van Gelder, d'Amsterdam, dont les dépositaires à Paris sont MM. Havard et Lips, qui naguère donnait un papier bleuté d'un aspect déplaisant et qui maintenant égale, avec ses papiers d'un ton un peu jaune, les produits de nos meilleures fabriques. 

Les papiers anglais, très-collés, d'une extrême blancheur, n'offrent pas des garanties exceptionnelles de durée, mais ils présentent une netteté d'aspect vraiment admirable. Ceux de la marque Whatman, entre tous, sont d'une pureté qui les rend particulièrement propres à recevoir les dessins au lavis des architectes. On comprend que des papiers d'un tissu aussi régulier et aussi fin doivent concourir sérieusement à la magnificence d'un livre. 

Une modification importante s'est introduite dans la fabrication du papier : les pilons, qui autrefois broyaient le fil, ont été remplacés par des cylindres qui le tranchent et le hachent. On sent bien que ce dernier mode d'opérer, beaucoup plus rapide que l'autre, a l'inconvénient de produire une pâte moins liée, d'où résulte un papier moins solide. Mais c'est là une nécessité moderne qu'il faut subir. En basse Normandie, dans la vallée de Vire, quelques petites usines ont encore conservé leur ancien outillage de pilons ou marteaux, etc. 

La durée du papier dépend en grande partie de la matière employée : le chanvre, sous ce rapport, est préférable au lin. 

Les papiers de chanvre ou de lin se font encore à la main. C'est ce qu'on nomme les papiers à la forme. On comprend que la beauté de leur façon et l'égalité de leur épaisseur dépendent beaucoup de l'adresse avec laquelle l'ouvrier étend la pâte. On comprend aussi que la grandeur de la feuille est forcément limitée par la longueur du bras de l'homme et par le champ que peut parcourir la vannette. 

On est d'abord frappé de l'apparente étrangeté des noms par lesquels on distingue les unes des autres les diverses sortes de papiers : le pot, la couronne, l'écu, le raisin, le jésus, le grand soleil, le grand aigle : ces noms viennent de la marque qu'ils portaient autrefois dans leur fil et qu'on pouvait voir en plaçant la feuille entre l'oeil et le jour. Cette marque représente, en effet, tantôt un pot, tantôt une couronne, tantôt un écu, etc. 

Les papiers de coton, comme nous l'avons dit, sont employés aujourd'hui pour tous les livres qui ne sont pas d'un luxe exceptionnel. Ces papiers sont fabriqués non à la forme, mais à la mécanique. 

Le papier de coton, bien qu'il ne donne pas les mêmes promesses de durée que le papier de fil, est capable de se conserver intact par delà les limites ordinaires de la vie humaine (ce qui doit rassurer les bibliophiles), lorsque du moins le coton y est pur, et non mêlé, comme il arrive souvent, à des substances fibreuses végétales et minérales, telles que paille, écorce d'arbre, kaolin, sable, etc. 

Le papier teinté ne diffère pas essentiellement par sa fabrication de tout autre papier incolore ; la teinte résulte d'une substance colorante ajoutée à la pâte. Ce n'est là qu'un artifice pour plaire aux yeux. 

Le papier de Chine a besoin d'une mention spéciale ; il en faut préciser l'emploi. Toute personne qui n'est pas absolument étrangère aux livres et aux estampes sait distinguer le vrai papier de Chine du chine français qui en diffère sensiblement. Nous parlons ici du vrai chine, léger comme du liége, très-mince et très-spongieux à la fois, et doux et brillant comme un foulard de soie. Malgré toutes ces qualités, le papier de Chine, trop inconsistant, doit sa réputation, non pas à sa propre beauté, mais bien à ses affinités particulières avec l'encre d'impression. Son tissu lisse et mou tout ensemble est plus apte qu'aucun autre à recevoir un beau tirage. Cette propriété, qui fait rechercher le papier de Chine pour le tirage des gravures, est celle-là même qui en justifie l'emploi pour les tirages typographiques. L'impression y vient avec une incomparable netteté. Les livres imprimés en petit texte gagnent particulièrement à être tirés sur chine. 

Nous rappelons aux amateurs que ce papier, fabriqué avec des substances végétales, est soumis à un travail incessant de décomposition d'où résultent assez promptement ces petites taches jaunes ou piqûres dont aucun papier, d'ailleurs, n'est absolument exempt. C'est l'humidité, ce grand agent de décomposition, qui hâte l'apparition de ces taches. Il importe au bibliophile de les prévenir, ce qui peut se faire aisément au moyen de l'encollage. Nous ne saurions trop donner le conseil de faire encoller les papiers de Chine immédiatement après l'impression du volume, les piqûres apparaissant souvent au bout d'une année. 

V
DE LA RELIURE
  


LA reliure peut et doit orner le livre qu'elle revêt, mais il faut avant tout qu'elle le protége. Il est nécessaire d'attendre, pour faire relier un livre, qu'il soit parfaitement sec, ce qui n'arrive que quelques mois et parfois même une année et plus après le tirage ; car certains papiers, surtout ceux de fil, sont particulièrement sujets à garder l'humidité. Les opérations que nécessite la reliure, si elles sont appliquées à un livre humide, ont le fâcheux résultat d'en maculer les feuillets. Mais dès que le livre est bien sec, surtout si c'est un exemplaire tiré sur papier de Chine ou sur tel autre papier de choix, il convient, pour lui assurer les meilleures conditions possibles de conservation, de le confier aux soins d'un bon relieur. Si toutefois il ne plaît pas au bibliophile de donner immédiatement à ce livre une reliure définitive, il peut le faire cartonner. Mais qu'on ne pense pas que ce soit chose indifférente de confier le plus simple cartonnage à un bon ou à un mauvais ouvrier. Un livre, dans ce cas même, court risque d'être irréparablement gâté, s'il est préparé par une main maladroite. 

Aussi devons-nous nommer ici M. Raparlier, qui opère le laminage ou battage et le repliage pour des cartonnages de deux francs avec les mêmes soins intelligents que prennent les meilleurs ouvriers quand il s'agit d'une reliure de trente francs ou plus. Une telle façon de procéder nous fait estimer particulièrement les élégants cartonnages en demi-toile anglaise et les demi-reliures de maroquin à long grain qui sortent de l'atelier de M. Raparlier. 

L'opération qui a pour but de donner une surface plane aux feuillets du livre, le battage, se faisait jadis uniquement au marteau ; on emploie aujourd'hui le laminoir, avec lequel on obtient cette précision un peu dure qui caractérise le travail de toute machine. Le battage au marteau, qui n'est pas complétement abandonné, produit des effets qui dépendent entièrement de l'ouvrier. S'il est habile, son travail a une souplesse, un moelleux que la main humaine peut seule donner. Il est des relieurs qui emploient avantageusement les deux procédés. Quand le livre est passé au laminoir, ils lui donnent avec adresse le coup de marteau décisif, duquel résulte la belle tournure et le je ne sais quoi qui est l'empreinte de l'ouvrier artiste. 

Le livre n'est plus cousu aujourd'hui de la façon qu'il l'était autrefois. La quadruple ou quintuple ficelle sous laquelle viennent passer tous les fils destinés à retenir les feuillets, et qui faisait horizontalement saillie sur le dos des vieux livres, est maintenant engagée dans un cran pratiqué dans les feuilles mêmes, au moyen d'une petite scie : cela s'appelle grecquer. Et ce terme implique, selon toute apparence, que c'est là une sorte de tricherie pour gagner du temps et pour échapper à l'obligation de faire piquer à l'aiguille par de bonne ouvrières. Il résulte de ce procédé rapide, mais brutal, que le livre s'ouvre extrêmement mal. Un livre de quelque valeur ne doit être honorablement relié que par l'ancienne méthode, c'est-à-dire cousu sur nerfs. 

Il faut dire que sur un point la reliure moderne a vaincu en élégance la reliure ancienne. Les plats, qui se soulèvent mal dans les vieilles reliures, jouent maintenant comme des couvercles sur leurs charnières, les gardes ne sont plus cousues avec le livre même, elles sont posées après coup sur les plats ouverts. 

L'amateur doit ou faire cartonner son livre, comme nous l'avons dit, ou lui donner pour vêtement soit une demi-reliure, soit une reliure pleine. La demi-reliure n'est pas définitive ; elle n'a pas à être fort riche, mais elle doit être élégante. Il en est un type dont on ne peut guère s'écarter : c'est la demi-reliure avec coins, tranche supérieure dorée, les autres tranches seulement ébarbées. 

Nous placerons ici une observation qui s'applique également aux cartonnages. les livres tirés sur papier de choix offrent une particularité due aux nécessités du tirage : ils sont munis de fausses marges, c'est-à-dire que les marges extérieures d'un certain nombre de feuillets dépassent, et souvent de beaucoup, les marges correspondantes des autres feuillets. Quelques amateurs ne font pas tomber à la reliure ces fausses marges. Il nous semble meilleur de les rogner : elles proviennent, non d'une intention artistique, mais d'une nécessité matérielle ; ces différences dans la dimension des papiers, loin d'être un ornement, donnent au livre un aspect irrégulier qui ne saurait être agréable. 

La reliure pleine est la seule qui soit définitive. C'est pourquoi nous considérons la tranche dorée comme une particularité qui lui est nécessaire. Un livre vêtu d'une reliure pleine et non rogné nous paraît offrir par là une inconséquence choquante. D'ailleurs la dorure de la tranche peut seule empêcher ces petites taches ou piqûres que l'humidité produit à la longue au bord des livres les plus soigneusement conservés. Nous n'avons pas besoin de dire qu'un livre doit, dans tous les cas, être peu rogné, et que quelques témoins doivent apparaître comme gage du respect que le relieur a eu des marges. Les marges d'un livre sont comme le cadre d'un tableau : leurs proportions importent à l'effet plastique de la page. 

Les reliures pleines vraiment riches et magistrales se font en maroquin du Levant. 

Il y aurait un autre genre de reliure qui nous plairait particulièrement pour les réimpressions, parce que son style archaïque serait en harmonie avec ces sortes d'ouvrages : c'est la reliure en vélin ; par malheur, nous ne connaissons pas un seul atelier où on la fasse à la satisfaction d'un véritable connaisseur. Nous espérons qu'un relieur artiste et patient viendra un jour, qui reprendra sur ce point et adaptera au goût de notre époque les traditions du XVIe siècle.
Un mauvais relieur gâte irréparablement un livre, un bon relieur le rend durable et l'enrichit. 

Voici les noms des relieurs qui ont fait preuve, à notre connaissance, d'habileté, de soin et de goût : 

MM. Allô, les successeurs de Capé, Chambolle, successeur de Duru, Cuzin, David, Hardy, Lortic, Thibaron, Trautz-Bauzonnet. 

Nous n'avons nommé ici que des hommes excellant dans leur art. Tous n'ont point les mêmes qualités ; ainsi, pour ne citer qu'un exemple, les reliures de Trautz-Bauzonnet sont solides et un peu massives, tandis que celles de Capé sont élégantes et légères jusqu'à l'excès ; mais les unes et les autres témoignent d'un véritable souci de bien faire et sont justement prisées. 

S'il est quelque relieur amoureux de son art et soigneux de sa réputation que nous n'ayons pas cité dans notre liste, nous le regrettons profondément. Nous ne disons que ce que nous savons et nous serions heureux qu'on nous instruisît à notre tour. 

Il nous reste à dire un mot de la dorure. Le XVIe, le XVIIe et le XVIIIe siècle nous ont légué un trésor inépuisable de motifs destinés à l'ornementation des livres. Nos doreurs les appliquent avec une habileté de main qu'on n'avait ni au XVIe ni au XVIIIe siècle. MM. Marius Michel et Wampflug doivent être nommés ici. M. Wampflug se fait remarquer par la solidité et l'éclat de sa dorure, M. Marius par l'art exquis des arrangements et le choix des motifs. Ce sont ces deux artistes qui font presque toute la dorure des relieurs dont nous avons parlé plus haut. Cependant M. Trautz-Bauzonnet fait sa dorure lui-même. M. Lortic dore également lui-même. Sa vitrine, placée à l'exposition de Vienne, dans la classe des arts industriels, contenait une série chronologique de reliures de tous les styles, dont notamment quelques-unes, à mosaïques et à compartiments, sont des oeuvres qui témoignent d'un soin patient et d'un goût délicat et font songer, par le prodigieux travail qu'elles ont coûté, aux pièces de maîtrise des anciennes corporations. 

Si la reliure est un art et si, par exemple, un livre aux armes de Marie Stuart peut être comparé à la cassette de cette reine dont M. Luzarche a publié les dessins, c'est particulièrement à la dorure que le vêtement d'un livre doit de pouvoir atteindre à la beauté artistique. Nous parlons de la dorure aux petits fers ; non de celle qui est appliquée, d'un seul coup, à l'aide du balancier, sur le plat de maroquin, mais de celle qui, poussée à la main, au moyen de fers de minime dimension, exige de la part de l'ouvrier du goût dans la combinaison des motifs et de l'habileté dans l'application des fers. En songeant à ce que coûte d'invention et d'adresse manuelle une large dentelle d'or composée d'une infinité de pièces mobiles appliquées isolément, on comprend que, si le prix d'une reliure ne peut dépasser une certaine limite, il est des dorures qui, par leur caractère hautement artistique, échappent à toute appréciation vénale. 

~*~
APPENDICE
SUR LA
REPRODUCTION DES TEXTES
 

NOUS donnons ici deux exemples d'infidélité notoire dans la reproduction des textes, pour que l'on voie à quel point la pensée d'un auteur peut quelquefois être dénaturée par des éditeurs qui se croient en droit de la corriger et de l'embellir à leur gré. Le premier exemple se rapporte à des strophes bien connues de Marguerite de Navarre, le second est tiré de la traduction de Daphnis et Chloé de Jacques Amyot. 

A la suite, un troisième exemple met en regard un fragment du texte original de Rabelais et le passage correspondant d'une édition d'ailleurs savante. On verra que le texte de l'auteur a subi de graves altérations pour avoir été soumis à un système raisonné d'orthographe.
 

PENSEES DE LA ROYNE DE NAVARRE, ESTANT DENS SA LITIERE, DVRANT LA MALADIE DV ROY.
Sur le chant de :

Ce qui m'eft deu & ordonné.
 Làs, celuy que vous aymez tant
Eft detenu par maladie,
Qui rend fon peuple mal content,
Et moy enuers vous fy hardie
Que i'obtiendray, quoy que lon die,
Pour luy trefparfaite fanté :
De vous feul ce bien ie mendie,
Pour rendre chacun contenté.
...........................................
  Helàs, c'eft voftre vray Dauid
Qui en vous feul ha fa fiance,
Vous viuez en luy tant qu'il vit ;
Car de vous ha vraye fcience ;
Vous regnez en fa confcience,
N'y n'ha fon coeur en autre lieu.
...........................................
  Ie regarde de tous coftez
Pour voir s'il arriue perfonne,
Priant fans ceffer, n'en doutez,
Dieu, que fanté à mon Roy donne...
(

     
    MARGVERITES DE LA MARGVERITE DES
    PRINCESSES, TRESILLVSTRE ROYNE DE
    NAVARRE. A LYON, PAR JEAN DE
    TOVRNES, M. D. XLVII. - T. I, pages 468-471).
 
SUR LA MALADIE DE FRANÇOIS PREMIER

Rendez tout un Peuple content,
O vous, notre feule efpérance,
Dieu ! celui que vous aimez tant,
Eft en maladie & fouffrance.
En vous feul il a fa fiance.
Hélas ! c'eft votre vrai David ;
Car de vous a vraie fcience :
Vous vivez en lui, tant qu'il vit.
.........................................
Je regarde de tout cofté,
Pour voir s'il n'arrive perfonne ;
Priant la célefte bonté,
Que la fanté à mon Roi donne...



    (Annales poétiques, ou Almanach des
    Mufes
    , depuis l'origine de la Poéfie
    Françoife. A. Paris, chez Dela-
    lain
    ... M.DCC.LXXVIII. - T.II,
    pages 105-106. - In-18).
 
LES AMOVRS PASTORALES
DE DAPHNIS ET DE CHLOÉ

Ainfi qu'ilz mengoient enfemble & s'entrebaifoient plus de fois qu'ilz n'aualloient de morfeaux, ilz aperceurent vne barque de pefcheurs qui paffoit au long de la cofte. Il ne faifoit bruit quelconque, & eftoit la mer fort calme, au moyen dequoy les pefcheurs s'eftoient mis à ramer à la plus grande diligence qu'ilz pouuoient, pour porter en quelques bonnes maifons de la ville, du poiffon tout fraiz pefché, & ce que les autres mariniers & gens de rame ont toufiours accouftumé de faire pour foullager leur trauail, ces pefcheurs le faifoient alors : c'eft que l'vn d'entre eux pour donner courage aux autres chantoit ne fçay quel chant de marine, & les autres luy refpondoient à la cadence, comme lon faict en vue dance. 
(A Paris pour Vincent Sertenas... 1559. - 
F. 52, V°).


DAPHNIS ET CHLOÉ DE LONGUS
TRADUCTION D'AMYOT

Ainfi qu'ilz mangeoyent enfemble, ayant moins de fouci de manger que de s'entrebaifer, ilz apperceurent une barque de pefcheurs, qui paffoit au long de la cofte : il ne faifoit bruit quelconque, & eftoit la mer fort calme, au moyen de quoy les pefcheurs s'eftoyent mis à ramer à la plus grande diligence qu'ilz pouvoyent, pour porter en quelques bonnes maifons de la ville du poiffon tout fraiz pefché ; & ce que les autres mariniers & gens de rames ont tousjours accouftumé de faire pour foulager leur travail, ces pefcheurs le faifoyent alors ; c'eft que l'un d'entre eux, pour donner courage aux autres, chantoit ne fçays quel chant de marine, dont la cadence regloit le mouvement des rames & les autres, de mefme qu'en un choeur de musique, uniffoient par intervalles leur voix à celles du chanteur.

(Romans Grecs. A Paris, chez Lefèvre,
éditeur, 1841. - P. 66
).

RABELAIS

Il vous remectz à la grande chronicque Plantagrueline recongnoiftre la genealogie & antiquité dont nous eft venu Gargantua. En icelle vous entendrez plus au long comment les Geands nafquirent en ce monde : & comment d'iceulx par lignes directes yffit Gargantua pere de Pantagruel : & ne vous fafchera : fi pour le prefent ie m'en deporte. Combien que la chofe foit telle : que tant plus feroit remembree : tant plus elle plairoit à voz feigneuries : comme vous auez l'autorité de Platon in Philebo & Gorgias, & de Flacce : qui dict eftre aucuns propos telz que ceulx cy fans doubte : qui plus font delectables : quand plus fouuent font redictz.

(Grands Annales ou Croniques trefueritables
des Geftes merueilleux du grand Gargan-
tua... 1542. - Chap. I).


RABELAIS


Ie vous remetz a la grande chronicque pantagrueline a congnoiftre la genealogie & anticquité d'ond nous eft venu Gargantua. En icelle vous entendrez plus au long comment les geands nafquirent en ce monde, & comment d'iceulx par lignes directes yffit Gargantua, pere de Pantagruel : & ne vous fafchera fi pour le prefent ie m'en deporte. Combien que la chofe foit telle que, tant plus feroit remembree, tant plus elle plairoit a vos feigneuries : comme vous auez l'authorité de Platon in Philebo, & Gorgias, & de Flacce, qui dict eftre aulcuns propous, telz que ceulx cy fans doubte, qui plus font delectables quand plus fouuent font redictz.

(OEuures de François Rabelais. A Paris, Chez
Th. Defoer... M.D.CCC.XX).

(*)Saisie du texte : Sylvie Pestel pour la collection électronique de la Bibliothèque Municipale de Lisieux (20.IV.1999)
Texte relu par : A. Guézou
Adresse : Bibliothèque municipale, B.P. 7216, 14107 Lisieux cedex
-Tél. : 02.31.48.66.50.- Minitel : 02.31.48.66.55. - Fax : 02.31.48.66.56.
Mél : bmlisieux@mail.cpod.fr, [Olivier Bogros] bib_lisieux@compuserve.com
http://www.bmlisieux.com/
(Retour au texte)

Diffusion libre et gratuite (freeware)



Notes

    (1) Littré, Histoire de la lague française, I, 133. 

_________________________________________________________________________


Petite perle historique


Lettre de protestation contre le bavardage des femmes dans la bibliothèque, 15 décembre 1906.
Bibl. Sorbonne, Arch. mod., reg. 332, f. 228.
Les Soussignés ; Etant donné que l’élément féminin tend tous les jours à envahir de plus en plus la salle de lecture de la bibliothèque ; Etant donné que par suite de la prédominance dudit élément féminin, des travailleurs sérieux se voient, faute de place, interdire l’accès de la bibliothèque ; Etant donné que lesdites femmes par leur bavardage intempestif rendent à leurs voisins tout travail sérieux absolument impossible ; Pour ces motifs ; Demandent à Monsieur le Conservateur d’interdire aux étudiantes du sexe féminin l’accès de la bibliothèque.
Fait à Paris, le 15 Décembre 1906.
 


Notes
Extrait de Arabesques, no 22, mai-juin 2001, p. 2






 

UN REGARD SOCIOLOGIQUE SUR LA NOTION DE PRODUCTIVITÉ
DANS LE PASSAGE À LA "NOUVELLE ÉCONOMIE"

par Luc Bonneville


INTRODUCTION


Depuis quelques décennies et à plus forte raison depuis la mise en place du processus d’informatisation de la société, les termes ne manquent pas pour qualifier le type d’économie actuellement en cours, dont la spécificité serait pour certains d’instaurer un nouvel ordre qualitativement différent de l’ancien, et pour d’autres de le prolonger sous des formes différentes. Néanmoins, les penseurs qui se penchent sur la question s’entendent pour interpréter la situation socioéconomique actuelle dans le sens d’un changement profond, lequel interpelle autant la science politique, l’histoire, la sociologie que la science économique. En témoignent les multiples querelles entre ces différentes disciplines sur la manière d’aborder le nouveau contexte socioéconomique, c’est-à-dire la "nouvelle économie", et sur l’interprétation des enjeux qui s’y dégagent. À l’instar de la science économique qui a acquis depuis les années soixante-dix et quatre-vingts un niveau de légitimité inégalé depuis l’institutionnalisation des sciences sociales, avec la construction du nouvel ordre néolibéral que marque la pensée d’orientation "économiciste" et libérale, la sociologie tente aujourd’hui d’innover, de par la construction d’une "nouvelle sociologie économique" qui met en branle de nouveaux questionnements et de nouvelles façons d’aborder l’évolution des conditions socioéconomiques actuelles.


Parmi ces nouveaux questionnements, l’un s’avère crucial pour comprendre le type de société qui est en train de se construire depuis quelques décennies. Il s’agit de celui portant sur le concept et la mesure de la productivité dans l’économie.


La problématique de la productivité - et de ses transformations possibles et probables dans le contexte socioéconomique actuel - s’avère importante dans la mesure où très peu de sociologues s’y sont intéressé depuis l’émergence de ce qu’il est convenu d’appeler le processus d’informatisation sociale vers le début des années quatre-vingts. Il s’agit donc d’un objet de recherche qui est crucial dans cette optique, car il est permis de penser que les critères les plus fréquemment utilisés durant l’ensemble du XXe siècle pour mesurer les gains de productivité sont dépassés, et ceci pour un certain nombre de raisons que nous passerons en revue dans ce texte.


Deux principaux seront abordés dans ce texte. Dans un premier temps, nous analyserons les fondements de la nouvelle économie, dite de l’information ou du savoir.


L’APPLICATION DU CONCEPT NÉOCLASSIQUE DE PRODUCTIVITÉ À L’ÉCONOMIE DITE DE L’INFORMATION
Un regard sur les rapports gouvernementaux, les études et rapports de recherche du domaine tant privé que public, les manuels d’économie, nous conduit à constater que la mesure actuelle de la productivité, appliquée à l’information, est toujours celle qui a été construite par les marginalistes(1) qui ont mis en jeu des méthodes mathématiques d’appréhension des phénomènes économiques par l’usage de la formalisation mathématique qui permet d’établir des liens entre les différents facteurs de production de façon à ce que soit maximisé le profit du capitaliste(2).

La mesure de la productivité marginale de chacun des facteurs de production suppose que soient déterminés le prix, ou la valeur, de tous les facteurs de production dans un contexte où ceux-ci sont soumis à un certaine rareté relative(3).

C’est ainsi que la définition de la productivité qu’adoptera la majorité des auteurs néoclassiques met l’accent sur le rapport entre les facteurs de production mis en oeuvre dans le processus de production et le produit obtenu.

Ainsi, pour Pascal Combemale et Arnaud Parrenty, la productivité c’est :
[...] le rapport entre le volume de la production et le volume des moyens mis en oeuvre pour obtenir cette production [...](4).

Pour Dominique Alet et Bernard Roux, la productivité c’est
[...] le rapport du volume de la production au volume total des facteurs dépensés dans le cycle de production. (5)

Pour André Vincent elle est
[...] avant tout une constatation. [...] La productivité est le rapport entre une production et les facteurs de production qui ont permis de l’obtenir - ou bien entre une production et certains des facteurs qui ont permis de l’obtenir.(6)

Pour Brinkehoff et Dressler, la productivité doit se définir en fonction de la mesure qu’on peut en faire.
In a nutshell, productivity reflects results as a function of effort. When productivity improves, it means that more results are being gained for a given amount of effort. Il a classical sense, productivity is defined as a ratio such that the output of an effort under investigation is divided by the inputs (labor, energy, and so forth) required to produce the output.(7)

Fourastié, quant à lui, la définit de façon beaucoup plus large puisqu’il tient compte de ce que permet la productivité au niveau économique. Pour lui, la productivité est :
[...] une mesure du progrès technique. Pour le passé, cette mesure permet de rendre compte des phénomènes économiques essentiels de l’histoire économique de notre temps. Pour l’avenir, la notion de productivité est plus importante encore à saisir : elle doit permettre d’orienter l’évolution dans un sens conforme au bien-être matériel et à l’équilibre intellectuel de l’homme.(8)

Les facteurs de production, pour les marginalistes, sont au nombre de deux : le "travail" et le "capital"(9).. C’est à partir de ceux-ci qu’une productivité élevée peut être obtenue.

Il existe deux principaux types de productivité que les néoclassiques mesurent : une "productivité physique" et une "productivité en valeur"(10).

La productivité physique tient compte du rendement d’un facteur de production par rapport à la variation de sa quantité dans le temps, compte tenu de son effet sur la variation quantitative du produit final dans le temps(11). Quant à la productivité en valeur, elle tient compte davantage de la valeur déflatée d’un facteur de production par rapport à la variation de la valeur déflatée du produit final.

De telles mesures de la productivité permettent de déterminer le rendement marginal des facteurs de production dans le temps et dans l’espace, de façon à ce que les entreprises puissent savoir comment ils se comportent sur la base de la concurrence, comme le souligne Anne-Marie Gronier :
La connaissance des variations de productivité permet à l’entreprise de mieux situer ses efforts par rapport à la concurrence nationale ou internationale ou encore par rapport aux performances d’ensemble de l’économie d’un pays(12).

 C’est donc à partir de la mesure de la productivité que se construisent les indicateurs de performance des entreprises dans le jeu de la concurrence. De tels indicateurs permettent fondamentalement d’envisager, au niveau microéconomique ou macroéconomique, des comparaisons entre les entreprises voire entre les nations. Ils permettent également de connaître le degré d’utilité, de productivité, que peut contenir l’utilisation ou la consommation de tel ou tel facteur de production. Ce qui est nécessaire à tout exercice de prévision économique.

Or, le problème actuel de la productivité est à comprendre dans le cadre du passage à l’économie dite de l’information. Sans passer en détails les différentes conceptions menant à l’affirmation d’une société de l’information ou du savoir à partir des années 50, mentionnons que c’est à partir de la deuxième moitié du XXe siècle que surgit le problème de la productivité de type néoclassique et marginaliste. Plus complexe que ne semblent l’indiquer les conceptions néoclassiques, le problème de la productivité tient à une série de facteurs qui touchent directement les fondements épistémologiques de la science économique en tant que discours capable de rendre compte de ce même concept de productivité. En analysant la façon dont celle-ci est élaborée, définit et opérationalisée à partir des années cinquante, on constate que des problèmes se posent au niveau de la connaissance économique elle-même. L’origine de tels problèmes réside alors dans la prise en compte d’un nouveau facteur de production représenté par la technologie, ou le progrès technique.

La montée croissante du machinisme au XXe siècle a conduit les entreprises à transformer l’ensemble de leur processus de production. À telle enseigne que la technologie est devenue prépondérante dans tous les rapports économiques à partir de la deuxième moitié du XXe. C’est à partir de ce moment que la science économique s’est vue confrontée au problème de la technologie dans l’économie, en ayant d’énormes difficultés à mesurer son véritable apport dans le processus de production. L’influence des marginalistes a été très grande, car mentionnons que ceux-ci ont eu du mal à l’intégrer dans la fonction de production, de type Cobb-Douglas entre autres, où n’étaient pris en considération que le capital et le travail. En fait, le rôle des technologies a longtemps été oublié des analyses économiques propres aux marginalistes, ce qui pourrait expliquer les difficultés des économistes se penchant sur la productivité à partir des années cinquante. Une grande partie du problème vient du fait que les concepts marginalistes de la productivité sont devenus tellement consistants et à forte prétention objective grâce aux outils de formalisation mathématique, qu’ils ont réussi à s’imprégner au noyau dur de l’épistémologie de la science économique, laquelle s’avère opaque à toute autre interprétation de la réalité capitalistique sur laquelle elle fonde son discours.

QUELQUES FONDEMENTS DE L’ÉCONOMIE DITE DE L’INFORMATION

Alors que plusieurs économistes constatent plusieurs problèmes au niveau de la conception néoclassique de la productivité à partir des années cinquante, d’autres préconisent, sans proposer de critères concrets d’analyse, la prise en compte de nouveau facteurs de production tout aussi centraux que le progrès technique. Pensons notamment aux analyses de Gary Becker, Friedrich Eduard Machlup et de John Kenneth Galbraith.

Les discours sur la productivité vont toutefois émerger avec la généralisation des TIC à partir des années quatre-vingt-dix, principalement avec la convergence technologique, qui arrive à un moment stratégique pour l’enclenchement de ce que certains verront comme une nouvelle phase longue d’expansion (le 5e kondratiev). Le problème c’est que les réflexions sur la capacité des TIC à accroître la productivité sont toujours issues de l’analyse néoclassique en économie. Plusieurs débats voient alors le jour, devant le constat d’une nouvelle économie fondée sur le savoir et sur l’information.

Les caractéristiques de l’économie de l’information sont nombreuses, comme en témoignent les appréhensions des différentes auteurs qui en ont discuté. La plupart retiennent toutefois le concept d’information pour spécifier la structure de la nouvelle économie. Cependant, ainsi que l’a montré Mayère(13), le concept d’information est beaucoup trop large et n’arrive pas à rendre compte d’une réalité qui doit être absolument défini. 

Un tel exercice n’est pas sans difficultés, car l’étude des différentes positions des économistes de l’information relatives à la "nouvelle" économie, des phénomènes qui lui sont propres, révèle des approches différentes qui les conduisent à privilégier tel concept plutôt que tel autre. Comme le souligne Braman, il existe trois principales approches en économie de l’information qui correspondent à autant de processus ayant eu cours dans le cadre de l’économie : 
Trois grandes options de conceptualisation de l’économie de l’information sont apparues, représentant différentes étapes de ce changement [dans le cadre de l’économie l’information]. [...] Ces trois approches diffèrent par les questions qu’elles posent sur l’économie, par les postulats sur lesquels elles reposent et par les théories mises en oeuvre pour travailler à partir de ces postulats(14)
Selon Braman, la première approche prend en compte les modifications que l’on peut repérer à même la constitution des produits informationnels, ce qui suggère l’appréhension d’une économie de plus en plus fondée sur l’information et sur la progression du secteur de l’information. La deuxième approche, selon Braman, pose la science économique dans les changements qu’elle doit subir à la suite de la marchandisation de l’information et des flux qui étaient auparavant conçus comme externes au marché. Quant à la troisième approche, elle consiste à prendre en compte la dynamique économique pour y cerner les changements ayant cours avec l’importance de l’information sur laquelle se construit l’"économie de l’information" comme discipline scientifique(15)

Au-delà de telles approches, il est possible à notre avis de dégager certaines composantes de l’économie actuelle. À notre sens, deux principales composantes intimement liées contribuent à définir, dans sa forme phénoménale, ce que représente l’économie actuelle, la "nouvelle économie", que nous nommons pour l’instant faute d’un meilleur terme d’"information". Il s’agit du savoir et de l’information. Ces deux caractéristiques permettent d’appréhender ce à quoi nous sommes actuellement confrontés sur le plan sociologique et économique. 

Le "savoir" fait référence, essentiellement, à la connaissance qui constitue, au sens des économistes de l’information tels qu’on peut les nommer à la suite de Becker, Machlup, etc., le produit de l’éducation - c’est-à-dire la formation et l’apprentissage - désormais conçue comme un véritable facteur de production propre à la nouvelle économie. Ce qui fera notamment dire à Denison(16) qu’une grande partie de la croissance économique serait attribuable à l’éducation, laquelle selon lui devrait être prise en compte dans les mesures de la croissance de la productivité. Bien que l’éducation n’ait été prise en compte dans la mesure de la productivité qu’avec Becker et les théoriciens du capital humain(17), nous sommes d’accord avec Drucker sur la montée progressive du travail intellectuel au XXe siècle, tel qu’il le précise en ces termes : 

C’est au XXe siècle que le travail intellectuel commença à se répandre - et vite. En un siècle, la population américaine a triplé, passant de soixante-quinze millions en 1900 à deux cent cinquante millions aujourd’hui; mais dans le même temps, le nombre de professeurs de l’enseignement supérieur est passé de 10 000 - la plupart exerçant dans de petits établissements paroissiaux - à 500 000. Toutes les autres catégories de travailleurs du savoir, comptables, médecins, professions para-médicales, analystes de toutes sortes, managers, etc. - se sont multipliées dans une semblable proportion. Et les autres pays suivent la même tendance que les États-Unis(18).

Quoiqu’il ne précise pas d’où il tire de telles données, on peut penser que cette réalité est juste, comme l’ont déjà souligné Bell et Porat, compte tenu de la progression constante du secteur des services qui constitue le principal lieu où les "travailleurs du savoir" exercent leur profession. Comprenons également que le fordisme-keynésisme, durant les Trente-glorieuses, a représenté un important levier pour le développement du travail intellectuel(19), comme le souligne d’ailleurs Lacroix en référence au "paradigme techno-économique" de Freeman : 
Or, il s’agit justement du type de travail ["le travail intellectuel-culturel"] qui, sous le fordisme-keynésianisme, a connu une croissance quasi-exponentielle, croissance dans laquelle plusieurs, et particulièrement Daniel Bell, ont vu le fondement d’une nouvelle société, une société postindustrielle et de l’information. Le nouveau paradigme technologique constituerait ainsi un levier de redéfinition, de recomposition, du travail stratégique dans l’ensemble grandissant des secteurs où le traitement de l’information, la production du sens occupent la place centrale (20).

Tel que nous l’avons vu plus haut, la montée des services dans la société a effectivement engendrée l’emploi de travailleurs qualifiés capables de manipuler de l’information et des connaissances dans le cadre de relations sociales encadrant le déroulement de l’activité de service. Le savoir devenait ainsi le centre d’une nouvelle organisation du travail elle-même liée à de nouveaux processus productifs, comme le rappelle Perret : 
Le développement des services s’accompagne en effet de changements fondamentaux dans la nature du travail humain. On parle fréquemment à ce propos d’"économie du savoir" [...]. Cette évolution concerne, à des degrés divers, l’ensemble des secteurs, y compris l’industrie : on assiste à une tertiarisation [sic] du travail, comprise dans un sens élargi comme l’intensification des activités symboliques et des interactions sociales impliquées par les processus productifs (21).
Le savoir est effectivement une tendance lourde de la composition de la société dite de l’information que plusieurs nomment la "société du savoir". Le problème de la conception marginaliste de la productivité se posera de plus en plus du fait que le savoir résulte de processus sociaux entre prestataires et usager, seuls capables d’évaluer le résultat de leur échange. 

L’autre caractéristique fondamentale de la nouvelle économie est ce qu’il est convenu d’appeler l’information, laquelle renvoie à l’aspect non-matériel des facteurs de production qui sont intangibles et abstraits. Citons pour exemple toutes les industries culturelles, particulièrement les industries de contenu, qui font l’objet plus largement d’une marchandisation de la culture où celle-ci est une "marchandise informationnelle" qui est, tel que nous l’avons vu, l’un des aspects fondamentaux de la nouvelle économie. Entre autres, la venue du réseau Internet, provoque l’apparition de nouveaux outputs fondés sur de l’information et du savoir mis à disposition, tels que les services d’accès au réseau, les services d’information, les systèmes publics ou privés de messagerie, les publicités, le commerce en ligne, les jeux, les systèmes de vidéoconférence, les informations publiques ou privées; bref toute une séries de nouveaux produits auxquels les consommateurs peuvent avoir accès en réseau. 

Les inputs sont également modifiés dans le cadre de l’économie de l’information. Le travail intellectuel propre à la nouvelle économie exige plusieurs tâches requérant un certain savoir-faire acquis d’une formation académique, voire par des séances d’apprentissage en entreprise. La recherche et le développement occupent également une place centrale dans les entreprises, de même que la publicité, le marketing, etc. Autant d’activités, déjà présentes dans le cadre du fordisme-keynésisme, qui nécessitent une mise à disposition d’informations, de savoirs et de connaissances, entre les employés exigeant constamment la maîtrise de technologies de pointe à la base de l’innovation.

Telles sont les principales caractéristiques de l’économie de l’information, qui constituent également les fondements de la société de l’information prise plus globalement. À la lumière de ce que nous venons de dire, on peut postuler que l’économie de l’information est, de façon générale, une économie dominée par des facteurs abstraits, construits socialement, dont la valeur dépend de l’évaluation que seuls les acteurs en cause peuvent effectuer dans un contexte donné. Comme nous l’avons souligné plus haut en référence aux services, une telle évaluation ne peut se faire qu’en fonction de critères subjectifs, c’est-à-dire en fonction du jugement des acteurs impliqués dans la relation de service.
 la productivité, construit par les marginalistes, deviennent inadéquats.

UNE NOUVELLE LOGIQUE PRODUCTIVE À ÉVALUER

À la lumière de ce que nous venons de dire, on peut postuler que l’économie de l’information est, de façon générale, une économie dominée par des éléments abstraits, qualitatifs, dont la valeur peut dépendre de l’évaluation que peuvent en tirer certains acteurs dans le contexte actuel. Une telle évaluation ne peut se faire qu’en fonction de critères subjectifs, puisqu’elle renvoie non pas à l’augmentation quantitative d’un input ou d’un output dans un temps donné, mais au jugement que les acteurs portent compte tenu des conditions de possibilité qu’ils voient dans l’ensemble du processus de production. 

Le problème fondamental qui se pose à la conception marginaliste de la productivité se situe au niveau de la quantification du savoir et de l’information. Nous pensons que leur prise en compte dans la mise en productivité ne peut se faire qu’au terme d’une évaluation que nous pouvons définir dans le sens où Jacot y fait référence : 
Évaluer, c’est assigner une valeur bonne ou mauvaise, meilleure ou pire, à une chose ou à un événement. Ce n’est donc pas simplement mesurer la valeur en quelque sorte intrinsèque des objets; c’est établir un ordre de préférences, autrement dit, certains rapports des sujets aux objets (22)." 
Ainsi, l’évaluation de la productivité suggère que soit pris en compte le jugement qui peut être tiré des acteurs impliqués dans le processus de production, car la qualité en tant que telle est davantage recherchée que la quantité en constituant l’objectif central de l’"entreprise informationnelle", qui ne fonde plus ses objectifs sur des augmentations de la production pour satisfaire la recherche de productivité comme sous le fordisme-keynésisme. L’évaluation constitue un jugement basé à travers le temps, et non dans le temps comme pour la mesure marginale de la productivité qui se fondait, rappelons-le, sur le principe causal de mise en rapport d’inputs et d’outputs. Gadrey abonde dans le même sens que Jacot en affirmant que les activités de services, où le savoir et l’information sont nécessaires, doivent impérativement être évalués et non pas quantifiés pour tenir compte d’un concept de productivité devenu caduque selon lui. C’est pourquoi il suggère que l’analyse des inputs et des outputs ne se réalise que par une convention a priori de critères d’évaluation de la productivité, tel qu’il le souligne en ces mots : 
Dans ces conditions, l’analyse des performances économiques "réelles" (productivité, efficacité, croissance) de très nombreuses activités de service ne peut échapper à une étape préalable de mise au point de conventions d’évaluation, c’est-à-dire de règles portant sur ce que les uns et les autres conviennent de retenir comme critère d’efficience, dès lors qu’aucun ne s’impose techniquement. Le "produit" de ces services apparaît clairement comme une construction sociale mettant en jeu des points de vue d’acteurs différents (23).
On ne s’étonnera donc pas des problèmes que pose actuellement la mesure de la productivité dans les secteurs de l’économie dite de l’information. Le paradoxe de productivité initialement soulevé par Solow constitue une piste de réflexion intéressante sur un concept et une mesure de la productivité à notre avis dénués de sens.

Soulevé au cours des années quatre-vingts et quatre-vingt-dix, le paradoxe de productivité, que Denison qualifiait plutôt de "mystère de la productivité" (24), illustre bien ce que Pebereau affirmait au sujet de la difficulté des économistes à mesurer la productivité. À l’origine, on pensait que les technologies de l’information n’apportaient pas les gains de productivité espérés suite à un investissement. Comme le souligne Rallet (25), les études sur le paradoxe de productivité révèlent globalement trois explications relatives à la difficulté de réfléchir en terme de productivité : des explications de nature mathématique liées à la mesure de la productivité, des explications de nature économique liées au détour de production et des explications de nature sociologique à comprendre dans le cadre du processus d’informatisation sociale. 

Premièrement, tel que le montre Rallet, le paradoxe de la productivité serait en fait le reflet d’un problème de mesure qui résulterait de la difficulté de mettre en rapport des variables difficiles à cerner. Souvenons-nous que la mesure néoclassique de la productivité supposait la mise en rapport entre les facteurs de production (les inputs) et le produit final (l’output). Cette mise en rapport s’effectuait sur des marchandises matérielles comptabilisées par rapport à leur valeur. Or, dans le cadre de l’économie de l’information, il devient problématique de distinguer ce qui d’un côté constitue des inputs et de l’autre des outputs, conformément à la fonction de production néoclassique par laquelle les économistes considèrent les facteurs d’un point de vue essentiellement quantitatif. Car les inputs et les outputs propres à l’économie de l’information, tel que nous disions plus haut, relèvent davantage de processus sociaux complexes à partir desquels ils se construisent. De là la difficulté de mesurer la productivité des inputs et des outputs propres à l’économie de l’information (26)

Deuxièmement, le paradoxe de la productivité peut avoir pour origine, ainsi que le souligne Rallet à la lumière des travaux s’y étant déjà intéressés (27), le fameux détour de production selon lequel les gains de productivité ne se manifesteraient qu’à long terme à la suite de l’intégration progressive de l’informatique dans les pratiques organisationnelles du travail (28). Conçu comme tel, le paradoxe de la productivité s’expliquerait par la lenteur que prennent les technologies à s’imposer, à se généraliser, dans les différentes pratiques. Ce qui au bout du compte ne rendrerait productive l’informatique que lorsque les travailleurs la maîtriserons selon les attentes du capitaliste.

Troisièmement, Rallet explique que la paradoxe de la productivité peut relever de facteurs sociologiques sur lesquels Attewell (29) s’est penché. Pour Attewell, ainsi que le souligne Rallet, l’informatisation peut être la source d’"effets pervers" engendrés par une reconfiguration des processus de communication de l’information, par la valorisation de la qualité d’une information au détriment de sa quantité qui demeure la seule logique "productive" des entreprises et par l’incapacité des entreprises à encadrer les usages et pratiques des employés en fonction des objectifs de rentabilité de l’informatisation.
Bref, de telles raisons montrent pour Rallet que le paradoxe de la productivité soulevé chez plusieurs économistes et sociologues peut s’expliquer de plusieurs façons, selon le point de vue privilégié. 

Pour notre part, nous pensons que les changements dans les conditions de mise en productivité doivent être compris par rapport à l’évolution des conditions socioéconomiques grâce auxquelles le concept et la mesure de

CONCLUSION
Il est donc permis de penser que l’économie actuelle, celle que nous avons tenté de cerner au cours des points précédents, se fonde sur une logique qualitativement différente de celle qui caractérisait le fordisme-keynésisme. En conséquence, toute mesure de la productivité établie dans les cadres du raisonnement néoclassique et marginal ne peut qu’être erronée, car la forme productive à laquelle les sociétés les plus industrialisées sont actuellement confrontées relève d’une réalité autre que celle sur laquelle les économistes néoclassiques et plus contemporains, à partir de Solow, se sont penchés. 

Cela est donc problématique pour les économistes qui continuent à réfléchir sur l’économie de l’information sans redéfinir les postulats qui sous-tendent le concept de productivité qu’ils envisagent. Comme le souligne par exemple Georges Pebereau

La science économique vit sans doute aujourd’hui aussi sur des concepts démodés de la notion de production, d’abord ceux qui ont été élaborés par les fondateurs, à la fin du XVIIIe siècle, à l’aube de la révolution industrielle, ensuite ceux qui ont été forgés au moment de la Grande Dépression il y a plus de quarante ans. Mais, alors que les transformations de la société et de l’industrie n’ont jamais été plus nombreuses que pendant la Grande Croissance de l’après deuxième guerre mondiale, des concepts nouveaux ne sont pas clairement apparus pour remplacer la vieille abstraction de l’acte productif vu comme transformation énergétique de la matière par le couple homme-machine (30)

Une réflexion éclairée, de type sociohistorique, pourra certes relever les défis que pose l’application des critères néoclassiques de productivité à l’économie actuellement en cours. 



Notes :

[1] Notons au passage que la notion de productivité se construit dans le cadre du concept de l’équilibre général. Les économistes néoclassiques proposent un modèle d’explication de la réalité selon lequel l’économie est stable du fait notamment que les capitalistes et les consommateurs rejoignent leur optimum. On imagine une économie - une économie de biens matériels rares - caractérisée par une concurrence pure et parfaite selon les termes de Walras. Nous faisons ici référence au concept d’équilibre général de Walras dans lequel la maximisation des utilités des consommateurs et des producteurs est atteinte. (Éléments d’économie politique pure : théorie de la richesse sociale, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1952 -édition originale en 1874-). 

[2] Une telle façon de procéder contribuera à faire de l’économie, au sens où l’entend William Stanley Jevons (The Theory of Political Economy, Harmondsworth, Penguin Books, 1970 - édition originale en 1871-), une véritable science exacte capable de vérifier formellement les hypothèses qu’elle mettra en jeu. C’est pourquoi le concept de productivité, avec le raisonnement à la marge, deviendra un concept conçu comme “éternellement” vrai. L’erreur des marginalistes à notre avis ne réside point dans cette prétention, mais bien plutôt dans le fait de ne pas avoir tenu épistémologiquement compte dans la construction de l’objet de l’économie de l’évolution des conditions socioéconomiques qui finissent par invalider le concept de productivité marginale alors conçu. C’est d’ailleurs ce que nous voulons montrer, en insistant fondamentalement sur l’évolution des conditions de mise en productivité plutôt que sur l’épistémologie même des mathématiques qui sont utilisées pour mesurer une productivité à la marge. Néanmoins, pour un regard sur ce type d’épistémologie “mathématico-économique” posé à partir d’un questionnement sur la sémantique économique, on pourra consulter Christian Schmidt, La sémantique économique en question : recherche sur les fondements de l’économie théorique, Paris, Calmann-Lévy, 1985. 

[3] Léon Walras, ouvrage cité. 

[4] Pascal Combemale et Arnaud Parrenty, La productivité : analyse de la rentabilité, de l’efficacité et de la productivité, Paris, F. Nathan, 1993, p. 5. 

[5] Dominique Alet et Bernard Roux, La productivité autrement, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 1. 

[6] André L.A. Vincent, La mesure de la productivité, Paris, Dunod, 1968.

[7] Robert O. Brinkerhoff et Dennis E. Dressler, Productivity measurement : a guide for managers and evaluators, Newbury Park (Calif.), Sage, 1990, p. 16. 

[8] Jean Fourastié, La productivité, Paris, Presses universitaires de France, 1968, p. 11. 

[9] Les néoclassiques ont construit une fonction de production, dite fonction Cobb-Douglas, qui permet de tracer une courbe de la productivité des facteurs “travail” et “capital”. Il s’agit en fait d’un rapport de cause à effet où la variation de la production totale est expliquée en fonction de la variation unitaire de la quantité d’un seul facteur. Cette fonction de production s’exprime mathématiquement comme suit : Y = A Ka + Lb, où “Y” représente l’output final tel qu’il se retrouve sur le marché, “K” le capital en tant que facteur de production, “L” le travail et “A”, “a” et “b” des constantes. 

[10] Plusieurs manuels de gestion et d’analyse économique présentent effectivement la productivité comme productivité physique et comme productivité en valeur. C’est le cas, entre autres, de Anne-Marie Gronier (La productivité : progrès social ou source de chômage ?, Paris, Hatier, 1987). 

11. que réfère nécessairement à des objets matériels homogènes se prêtant au dénombrement et à la quantification. 

[12] Anne-Marie Gronier, ouvrage cité. 

[13] Anne Mayère, Pour une économie de l’information, Paris, Éditions du CNRS, 1990. 

[14] Sandra Braman, “L’économie de l’information : une évolution des approches”, Anne Mayère (sous la direction), La société informationnelle : enjeux sociaux et approches économiques, Paris; Montréal, L’Harmattan, 1997, p. 88. 

[15] Ibid., p. 88-89. 

[16] Edward Fulton Denison, The Sources of Economic Growth in the United States and the Alternatives Before Us, New York, Committee for Economic Development, 1962.

[17] Pour une vue complète de la théorie du capital humain et de ses applications mathématiques, voir Michelle Riboud, Accumulation du capital humain, Paris, Économica, 1978. 

[18] Peter Drucker, Les nouvelles réalités : de l’État-providence à la société du savoir, Paris, InterÉditions, 1989, p. 202.

[19] Il s’agit d’un travail intellectuel qui est également culturel, puisqu’il s’enracine dans des manières d’agir et de faire qui sont propres à une culture donnée laquelle lui donne toute sa qualité. Voir sur cette, entre autres, Jacques Nusbaumer, Les services : nouvelle donne de l’économie, Paris, Economica, 1984, p. 35 et suivantes. 

[20] Jean-Guy Lacroix, “Sociologie et transition millénariste : entre l’irraison totalitaire du capitalisme et la possibilité-nécessité de la conscientivité”, Les cahiers de recherche sociologique, no. 30, 1998, p. 120-121.

[21] Bernard Perret, “L’industrialisation des services”, Gérard Blanc (sous la direction), Le travail au XXIe siècle : mutations de l’économie et de la société à l’ère des autoroutes de l’information, Paris, Dunod, 1995, p. 37-38. 

[22] Jacques-Henri Jacot, “Vers une évaluation économique des systèmes de production”, Pierre Doray et Céline Saint-Pierre (sous la direction), Technologies et entreprises : regards évaluatifs, Montréal, CREST, UQAM, 1993, p. 110. 

[23] Jean Gadrey, L’économie des services, Paris, Éditions La Découverte, 1992, p. 76. 

[24] Edward Fulton Denison, Estimates of productivity change by industry : an evaluation and an alternative, Washington, D.C., Brookings Institution, 1989. 

[25] Alain Rallet, “L’efficacité des technologies de l’information et de la communication à l’étape des réseaux”, Marie-Christine Monnoyer-Longé (sous la direction), L’entreprise et l’outil informationnel, Paris; Montréal, L’Harmattan, 1997, p. 85-106.

[26] Ibid., p. 90-91. 

[27] Paul David, “Computer and dynamo in OCDE”, in Technology and Productivity : The Challenge for Economic Policy, 1991; Eric Brynjolfsson et Loren Hitt, New evidence on the returns to information systems, MIT Sloan School, October 1993; D.D. Wilson, “IT investment and its productivity effects : an organisational sociologist’s perspective on directions for future research”, paper presented at the international workshop on The productivity impacts of information technology investment, Charleston (South Carolina), November 11-13, 1993, cités dans Alain Rallet, Ibid.

[28] Alain Rallet, Ibid., p. 91-94.

[29] Paul Attewell, “Why productivity remains a key measure of IT impact”, paper presented at the international workshop on The Productivity Impacts of Information Technology Investment, Charleston (South Carolina), November 11-13, 1993, cité dans Ibid. 

[30] Georges Pebereau, “Impact de l’informatique sur la compétitivité des entreprises industrielles”, Actes du colloque international Informatique et changement économique, Informatique et changement économique, Paris, La Documentation française, 1980, p. 45. 

BIBLIOGRAPHIE 

Actes du colloque international Informatique et changement économique, Informatique et changement économique, Paris, La Documentation française, 1980. 

Alet, Dominique et Bernard Roux, La productivité autrement, Paris, L’Harmattan, 1994. 

Attewell, Paul, "Why productivity remains a key measure of IT impact", paper presented at the international workshop on The Productivity Impacts of Information Technology Investment, Charleston (South Carolina), November 11-13, 1993 

Blanc, Gérard (sous la direction), Le travail au XXIe siècle : mutations de l’économie et de la société à l’ère des autoroutes de l’information, Paris, Dunod, 1995. 

Brinkerhoff, Robert O. et Dennis E. Dressler, Productivity measurement : a guide for managers and evaluators, Newbury Park (Calif.), Sage, 1990. 

Brynjolfsson, Eric, et Loren Hitt, New evidence on the returns to information systems, MIT Sloan School, October 1993. 

Combemale, Pascal et Arnaud Parrenty, La productivité : analyse de la rentabilité, de l’efficacité et de la productivité, Paris, F. Nathan, 1993.

David, Paul, "Computer and dynamo in OCDE", in Technology and Productivity : The Challenge for Economic Policy", 1991. 

Denison, Edward Fulton, The Sources of Economic Growth in the United States and the Alternatives Before Us, New York, Committee for Economic Development, 1962. 

Denison, Edward Fulton, Estimates of productivity change by industry : an evaluation and an alternative, Washington, D.C., Brookings Institution, 1989. 

Doray, Pierre et Céline Saint-Pierre (sous la direction), Technologies et entreprises : regards évaluatifs, Montréal, CREST, UQAM, 1993. 

Drucker, Peter, Les nouvelles réalités : de l’État-providence à la société du savoir, Paris, InterÉditions, 1989. 

Fourastié, Jean, La productivité, Paris, Presses universitaires de France, 1968. 

Gadrey, Jean, L’économie des services, Paris, Éditions La Découverte, 1992.

Gronier, Anne-Marie, La productivité : progrès social ou source de chômage ?, Paris, Hatier, 1987. 

Jevons, William Stanley, The Theory of Political Economy, Harmondsworth, Penguin Books, 1970 - édition originale en 1871. 

Jean-Guy Lacroix, "Sociologie et transition millénariste : entre l’irraison totalitaire du capitalisme et la possibilité-nécessité de la conscientivité", Les cahiers de recherche sociologique, no. 30, 1998, p. 79-146. 

Mayère, Anne, Pour une économie de l’information, Paris, Éditions du CNRS, 1990. 

Mayère, Anne (sous la direction), La société informationnelle : enjeux sociaux et approches économiques, Paris; Montréal, L’Harmattan, 1997. 

Monnoyer-Longé, Christine, (sous la direction), L’entreprise et l’outil informationnel, Paris; Montréal, L’Harmattan, 1997. 

Nusbaumer, Jacques, Les services : nouvelle donne de l’économie, Paris, Economica, 1984. 

Riboud, Michelle, Accumulation du capital humain, Paris, Économica, 1978.

Schmidt, Christian, La sémantique économique en question : recherche sur les fondements de l’économie théorique, Paris, Calmann-Lévy, 1985. 

Vincent, André L.A., La mesure de la productivité, Paris, Dunod, 1968. 

Walras, Léon, Éléments d’économie politique pure : théorie de la richesse sociale, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1952 -édition originale en 1874. 



____________________________________________________________________________________



La confiscation de l'universel (1)

L'Occident et les autres, de Sophie Bessis (2)


Pour un lecteur occidental, tout remonté qu’il puisse être contre l’impérialisme, L’Occident et les autres représente un vertigineux Luna Park de l’esprit: il oblige à relativiser et à remettre en cause "un système depuis si longtemps établi qu’il se confond avec l’ordre naturel des choses". Ça secoue, mais ça fait du bien, en bouleversant les repères trop confortables, et en ouvrant grand sur l’horizon – tant géographique que temporel.

L’essai de Sophie Bessis postule que l’identité occidentale est indissociable d’une "culture de la suprématie": "La France, mais ni les Etats-Unis ni la Grande-Bretagne ne sont en reste sur ce registre, ne peut se penser que comme une puissance", écrit-elle. "La crainte de devoir abandonner la position hégémonique qui a forgé leur relation au monde est synonyme, dans les consciences occidentales, de la peur de voir se dissoudre leur identité." Contrairement à ce qu’on a souvent voulu croire, cette culture s’est perpétuée, sous des formes différentes, à toutes les étapes de l’Histoire: aujourd’hui, "en contraignant chacun à reconnaître l’existence de l’autre, le rétrécissement du monde a également sophistiqué les formes de sa négation ou de sa diabolisation".

Si le livre prend parfois des allures de pamphlet, notamment lorsque l’auteur épingle les énormités qu’ont pu écrire certains historiens, philosophes ou journalistes, son propos est avant tout l’histoire et l’analyse des rapports entre l’Occident et le reste du monde. Ambitieux et réussi, il compile une foule de sources très diverses pour détailler l’évolution des rapports de force dans le champ politique et économique, mais aussi celle des attitudes et des discours. Sophie Bessis montre un souci constant de la rigueur et de la nuance, et évite admirablement tout manichéisme, alors que le sujet s’y prête peut-être plus qu’aucun autre. La posture qu’elle adopte, très critique à la fois vis-à-vis des manifestations de l’impérialisme et vis-à-vis des réactions qu’il suscite, rend son livre aussi enrichissant pour un lecteur du Nord que pour un lecteur du Sud; on a très envie qu'il soit largement traduit. Car cette lecture minutieuse de l’Histoire des cinq derniers siècles à l’aune de la relation "Occident/reste du monde" aboutit à la conclusion que, pour peu qu’on veuille bien en saisir l’opportunité, les temps sont mûrs pour une ère nouvelle et pour le moins excitante: celle du "postnationalisme".

"Le peuple français vote la liberté du monde" : l'ambiguïté des Lumières

Sophie Bessis fait remonter la naissance de l’Occident à 1492, date qui voit coïncider la "découverte" de l’Amérique et l’expulsion des juifs et des musulmans d’Espagne. C’est alors que se met en place une "formidable machine à expulser les sources orientales ou non-chrétiennes de la civilisation européenne". Au début du XVIe siècle, l’Espagne invente le mythe de la "pureté de sang" ("limpieza de sangre"). C’est cette "double appartenance" fondée sur la chrétienté et sur la race qui va légitimer la conquête de l’Amérique. Suivra ensuite l’apparition du discours antinégriste, destiné à légitimer l’esclavage – jusqu’à ce que la rhétorique scientifique, au XVIIIe siècle, prenne le relais du religieux pour nourrir l’argumentaire de l’infériorité de la race noire. La Renaissance marque donc une période où l’Europe, "en même temps que son horizon s’élargit aux dimensions du monde et qu’elle prend connaissance de l’étonnante diversité d’une humanité moins homogène qu’elle ne l’imaginait, entreprend de réduire le territoire du genre humain à ses seules frontières, une fois son identité construite sur le rejet de tout ce qui altère l’image qu’elle veut avoir d’elle-même". Cette Europe-là "s’institue la seule dépositaire de l’ensemble des attributs de l’humanité".

Les Lumières, plus tard, ne proclameront les droits inaliénables de l’être humain que pour aussitôt les limiter: l’universel abstrait s’incarne dans le seul homme blanc (et mâle!). La théorie scientifique de la supériorité de la race blanche viendra résoudre la contradiction: elle permettra à l’Occident de défendre ses intérêts et de satisfaire ses appétits de puissance en toute bonne conscience. Les Lumières laïcisent ce que le discours religieux désignait comme "le fardeau de l’homme blanc" - la mission de civiliser le monde, d’être le flambeau de l’humanité. En énonçant l’universel, l’homme occidental s’est proclamé en même temps son gardien et son propagateur; il y a là au départ, même chez les penseurs sincères, une ambiguïté de taille. Pour l’illustrer, Sophie Bessis cite Saint-Just incluant dans son Essai de Constitution pour la France un article selon lequel "le peuple français vote la liberté du monde": "Extraordinaire volonté, commente-t-elle, de donner corps à l’universel des philosophes et extraordinaire prétention, en même temps, que le fait de s’autodésigner pour une telle mission."

Le nazisme, filiation et non rupture

La colonisation, "cet arbitraire sanglant à mission civilisatrice", va pouvoir se poursuivre – la fin justifie les moyens. Tant et si bien que lorsque adviendra le nazisme, il sera, affirme l’auteur, "le résultat d’une filiation, et non une rupture": "Ni l’obsession de la pureté, ni la conviction de faire partie d’une humanité supérieure, ni la volonté de se tailler un espace "vital" ne peuvent être portées au crédit des inventions hitlériennes. (…) Qu’on ne se méprenne pas: mon propos n’est pas de "banaliser le mal", il est de rappeler que le mal était depuis longtemps banalisé. Hors les modalités de l’extermination, l’unicité du nazisme semble donc être due à deux faits: le passage à l’acte génocidaire en Europe même, et le caractère "inutile" de cet acte." On pourrait lui objecter que ce caractère "inutile" est peut-être constitutif de la notion même de génocide: la Convention de l’ONU pour la prévention et la répression du crime de génocide (votée en 1948) le définit comme "l’intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux comme tel" (c’est nous qui soulignons). Au Rwanda, les rescapés tutsis dont Jean Hatzfeld a recueilli le témoignage (Dans le nu de la vie – éditions du Seuil) insistent sur le traumatisme que représente l’idée qu’on ait voulu les tuer pour ce qu’ils sont; aucun ne semble croire sérieusement que les tueries aient eu une "raison", comme le désir de s’approprier leurs biens, par exemple. C’est cela qui, en rendant le génocide inexplicable, crée une faille dans la conscience, et le distingue des massacres de grande ampleur.

Malgré tout, il y a sans doute du vrai dans ces lignes d’Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme) que cite Sophie Bessis: "Oui, il vaudrait la peine (…) de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle (…) qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme… c’est le crime contre l’homme blanc." La prise de conscience que suscite la découverte des camps d’extermination nazis reste inachevée. Elle conduit "non à l’agonie, mais à la reformulation de la culture de la suprématie en termes acceptables pour des consciences collectives plus convaincues que jamais, après la victoire sur la Bête, d’être les dépositaires de l’universel humaniste, tout en demeurant ancrées dans la certitude de leur supériorité". Le racisme étant désormais à bannir (on en laisse la responsabilité à l’extrême droite, sans s’interroger sur un passé où il était la norme), le champ de la supériorité de l’Occident se recentre "sur ses dimensions techniques, scientifiques, économiques et culturelles". Les grands thèmes de l’après-guerre – marqué par des massacres coloniaux comme ceux de Sétif et de Saïgon, en 1945 – seront donc "l’ingratitude" et le "manque de maturité" des peuples colonisés. Même les partisans de leur indépendance se montreront ambivalents, ce qu’illustre bien cette petite phrase de Paul Ricoeur déclarant que "l’exigence, même prématurée, de liberté a plus de poids moral que toute l’œuvre civilisatrice des colonisateurs".

La dette : "pardonner aux pauvres les désastreux effets de leur prodigalité"

Avec la décolonisation, l’homme occidental est, pour la première fois, confronté directement à l’autre, qui l’oblige à prendre en compte son désir de liberté. Mais, durant la guerre froide, capitalistes et communistes occidentaux ne vont faire que distribuer les bons points aux pays du Sud qui leur renvoient l’image la plus conforme à leurs attentes: les premiers encouragent ceux qui copient avec application leur modèle économique (même s’il s’agit de régimes autoritaires), et les seconds font "la révolution par procuration": "Ni les uns ni les autres n’aperçurent, chez leurs disciples obéissants, l’histoire qui était à l’œuvre et les dynamiques souterraines qui métamorphosaient de l’intérieur le modèle." Dans les années quatre-vingt, un même constat s’impose partout: "Le tiers monde se révèle décidément bien incapable de reprendre le flambeau de la révolution ou de reproduire à l’identique, en moins d’une génération, une évolution qui s’était étalée sur des siècles chez le modèle." L’attitude des militants de gauche ne se démarque en rien de la "culture de la suprématie". Sophie Bessis définit l’internationalisme prolétarien comme un "messianisme généreux mais eurocentriste et incapable de penser la pluralité": "Jamais les communistes n’ont vraiment questionné le droit "naturel" de l’Occident à détenir le monopole de la pensée et à se poser en seul véritable sujet de l’histoire." Marxistes et libéraux partagent la même vision du "développement": tous le "résument dans la croissance économique; et ils en ont une vision purement quantitative dont on mesurera bien tard les conséquences". Jamais il ne vient à l’idée ni des uns, ni des autres que les populations puissent être "les sujets de leur propre histoire en train de se faire".

De la modernité, les pays du Sud n’auront eu que la caricature économique, sans jamais voir la couleur de ses aspects politiques. L’"aide au développement" est le dernier avatar du "fardeau de l’homme blanc". Elle alimente "une industrialisation sans véritable objet", favorise une corruption massive, et bénéficie à la fois aux classes dirigeantes des pays du Sud et à l’Occident, dont elle garnit les carnets de commande. En lançant les pays du Sud dans une course absurde et perdue d’avance, elle aboutit à "un resserrement des liens de dépendance" qui les emprisonnent. Piégés par la spirale de l’endettement, ils se voient imposer les premiers programmes d’ajustement structurel à la fin des années soixante-dix. L’effondrement de l’Union soviétique les affaiblit encore en "rendant caducs les chantages aux alliances dans lesquels étaient passés maîtres un certain nombre de dirigeants du Sud". Aujourd’hui, oubliant le rôle actif qu’ils ont joué dans la mise en place de l’économie de la dette et les bénéfices qu’ils en ont retirés, les pays occidentaux multiplient les effets d’annonce autour des généreuses réductions auxquelles ils consentent: "Après la période coloniale, certes rude mais bienfaisante, après l’aide au rattrapage du modèle occidental, voici venu le temps de pardonner aux pauvres les désastreux effets de leur prodigalité et de les remettre sur le droit chemin en effaçant une partie de leur dette, mais une partie seulement."

"Les Noirs américains devraient être reconnaissants aux esclavagistes de les avoir tirés d’Afrique" : quand l'Occident redécouvre le confort des certitudes

Loin d’aboutir à une remise en question, la faillite généralisée constatée dès les années quatre-vingt provoque un violent retour de bâton: elle fait "redécouvrir le confort des certitudes" et réveille les nostalgies de l’époque coloniale – "cette histoire glorieuse qui ne fut pas sans ombres", écrit joliment un journaliste du Monde en 1997… Dans Courrier international, la même année, Alexandre Adler s’enflamme: "Bien sûr que la France aime son Afrique et éprouve la nostalgie poignante d’une République que nous perdons goutte à goutte." En 1998, la commémoration de l’abolition de l’esclavage en France "prend l’allure d’une célébration consensuelle de l’humanisme républicain" et fait totalement l’impasse sur les insurrections noires qui ont accéléré le processus menant à l’abolition. Aux Etats-Unis, un élu démocrate qui avait proposé que son pays présente ses excuses aux Noirs américains pour cette période reçoit des pelletées de courrier indigné – notamment, une lettre dont l’auteur estime "que les Noirs américains devraient être reconnaissants aux esclavagistes de les avoir tirés d’Afrique"… Toujours d’actualité, et peut-être de plus en plus, ce "backlash" montre la permanence de la "culture de la suprématie", malgré toutes les embardées qui auraient pu la déloger.

La mondialisation, terme dont Sophie Bessis s’attache à distinguer les différents sens qu’on lui donne, peut être vue soit comme "la version la plus récente de la domination occidentale", soit, à l’inverse, comme un "facteur de redistribution des cartes économiques mondiales". Au terme d’une longue analyse, elle aboutit à la conclusion que l’hégémonie occidentale n’est pas réellement menacée. Après tout, dit-elle, en 1820, les deux plus grandes puissances économiques mondiales étaient l’Inde et la Chine… Au mieux, dans un futur proche, l’Asie ne ferait que retrouver la place qui était la sienne il y a deux siècles. Elle constate que la transnationalisation des entreprises fonctionne comme "un gigantesque dispositif d’accumulation de la richesse au profit de ceux qui détenaient déjà les rênes de l’économie mondiale". On l’avait presque oublié: dénoncer, par exemple, les impostures d’un Jean-Marie Messier, président de Vivendi-Universal, flattant, en France, le chauvinisme des Français et, aux Etats-Unis, celui des Américains, et clamer que désormais les grandes entreprises n’ont plus de nationalité, c’est ne pas voir qu’elles gardent, à défaut de nationalité, une appartenance bien marquée…

La "mondialisation", un sésame pour expliquer tous les malheurs du monde

Dans le souci d’inviter le lecteur à considérer les équilibres économiques dans leur globalité, Sophie Bessis invite aussi à relativiser l’impact des délocalisations dans la crise de l’emploi que connaissent les pays occidentaux. Celle-ci, dit-elle, est due aussi à toute une série d’autres facteurs – progrès technique, "contraction de la masse salariale" exigée par le capitalisme boursier… Dans les lectures simplistes, la thèse de l’ouvrier du Sud volant le travail d’un ouvrier occidental équivaut à celle de l’immigré prenant la place d’un chômeur autochtone dans les pays riches. "Ces raisonnements n’offrent guère de perspectives aux demandeurs d’emploi du Sud: interdits de séjour au nord du monde, ils devraient être aussi interdits d’industrialisation chez eux pour préserver les emplois des anciens pays manufacturiers." Au-delà des conditions de travail infernales des pays-ateliers, dénoncées à juste titre par les syndicats du Nord, il reste en effet à poser la question du partage du travail à l’échelle planétaire, ce qui est rarement fait.

Elle critique plus généralement une certaine tendance, chez ses contempteurs, à tout mettre sur le dos de la mondialisation libérale: elle cite des militants d’Amnesty International dénonçant les programmes d’ajustement structurel du Fonds monétaire international (FMI) comme seuls responsables des malheurs de la Somalie et du Rwanda, comme si ces pays n’avaient pas d’histoire propre, ni de rapports de force internes – sans compter que la Somalie n’a jamais appliqué de programme d’ajustement! "La stigmatisation dont sont l’objet les institutions financières internationales, vues comme les bras de l’Hydre, va bien au-delà de leurs responsabilités très réelles dans la libéralisation des économies et dans la montée des inégalités mondiales." De même, Ricardo Petrella attribue à la mondialisation la "réduction massive et généralisée de la durée de vie des biens et des services", alors que celle-ci remonte à l’euphorie consumériste des Trente Glorieuses.

"La construction de mondialisations alternatives est davantage porteuse d’avenir que la recherche d’alternatives nationales"

Ces approximations dans l’appréciation sont d’autant plus dangereuses que, pour les dirigeants de tous pays, invoquer à tout bout de champ la mondialisation est devenu une manière d’accréditer la thèse de leur impuissance, alors que leur action continue de relever de choix bien réels. En quoi les décisions d’autoriser aujourd’hui encore, en France, "le développement des secteurs les plus polluants de l’agriculture", ou d’investir les fonds publics "davantage dans l’aide aux entreprises ou aux lobbies les plus bruyants que dans l’assistance sociale réduite à la portion congrue", ont-elles à voir, par exemple, avec les contraintes de la mondialisation? L’auteur admet toutefois que l’Etat a vu son influence contestée ces dernières années "par la montée en puissance des pouvoirs économiques transnationaux, mais aussi par l’émergence d’une société civile qui lui conteste le monopole de la parole politique qu’il s’était arrogé".

Pour elle, de toute façon, ceux qui se montrent nostalgiques d’une époque où l’Etat jouait pleinement son rôle redistributeur oublient qu’il s’agissait en fait d’une période très brève, qui "fait figure d’exception dans la longue histoire de l’expansion du capital". Il s’agit, dit-elle, de "se souvenir que la mondialisation a une histoire, sans pour autant se réfugier dans des nostalgies sans objet". C’est pourquoi elle affirme que "la construction de mondialisations alternatives (…) est davantage porteuse d’avenir que la recherche d’alternatives nationales à la mondialisation". Elle se prononce aussi, non pour la suppression de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), mais pour "le changement radical de ses logiques de régulation", car elle la juge porteuse d’un "multilatéralisme moins écrasant pour les plus faibles que l’unilatéralisme des plus puissants, en particulier celui sans nuance des Etats-Unis". Elle met en garde contre tout triomphalisme: l’échec de la réunion de l’OMC à Seattle en décembre 1999 a tenu, rappelle-t-elle, à une alliance ambiguë entre des organisations non gouvernementales (ONG), soucieuses de l'instauration de règles protégeant les plus faibles, et les dirigeants des pays du Sud, qui rejetaient avec force "l’introduction de clauses sociales et environnementales dans la régulation du commerce mondial".

La faillite du modèle occidental: ça commence à se voir...

Si la mondialisation ne semble pas menacer dans l’immédiat l’hégémonie économique de l’Occident, un bouleversement de l’ordre des choses pourrait se produire par un autre biais: par la faillite de plus en plus éclatante de son modèle de développement. Le "développement", c’est, depuis toujours, "l’obligation faite aux autres d’emprunter des voies historiquement inexplorées pour devenir les mêmes". Aujourd’hui, "là où l’Europe et l’Amérique du Nord furent protectionnistes, et le sont encore dans les secteurs où elles se sentent fragiles, les Suds sont contraints de s’ouvrir à une concurrence généralisée dont l’histoire de l’Occident montre qu’elle n’a jamais servi de levier au "décollage". Là où les riches d’aujourd’hui prirent la liberté de soumettre la planète et de puiser dans ses ressources sans se fixer de limites, les Suds doivent explorer les chemins inconnus d’une croissance propre et économe, tout en étant sommés de réaliser des performances au moins aussi remarquables que celles de leurs mentors. Là où l’Europe fit de l’émigration un outil capital de sa croissance et de son rayonnement, les habitants des Suds sont assignés à résidence et ne doivent trouver que chez eux les moyens de leur mieux-être." A tout cela s’ajoutent la durcissement des lois sur la propriété intellectuelle et une confiscation inédite du savoir par le Nord, qui renforcent les conditions intenables faites aux Suds. Si on comprend bien la nécessité de lutter pour la protection des économies locales, pour la liberté de circulation des personnes et du savoir, il devient évident qu’on ne peut que s’opposer, pour des raisons de survie, à la généralisation du mode de vie occidental. Conclusion: l’objectif officiellement fixé aux pays du Sud est non seulement irréalisable, mais indésirable.

L’Occident lui-même est en train de reconnaître, même implicitement, la faillite de son modèle: affolé par ses conséquences environnementales, qui se font sentir avec de plus en plus d’acuité, il ordonne à ses voisins "en développement" de s’arranger pour ne pas polluer autant que lui-même l’a fait; mais il ne peut espérer y parvenir que s’il accepte lui-même de se soumettre à ces objectifs: "S’il veut convaincre ses interlocuteurs de l’autre moitié du monde de la justesse de ses nouvelles prescriptions, c’est d’abord chez lui qu’il faut procéder à une remise à plat des procès de croissance qui ont fait sa fortune, et dont il craint désormais la reproduction hors de ses frontières. C’est en invalidant le modèle auquel il a donné le statut d’universel qu’il peut dissuader les autres d’y aspirer." Or, jusqu’ici, c’est évidemment le règne du "faites ce que je dis, pas ce que je fais": les Etats-Unis, avec une mauvaise foi obscène, sont allés jusqu’à demander que l’on classe les pays "selon leurs émissions globales", sans tenir compte de leur population… Ce qui, en 1995, faisait apparaître la Chine au second rang des pollueurs. On n’imaginait tout de même pas que l’Amérique accepterait d’être placée sous surveillance "comme un vulgaire pays du Sud"! Ces manœuvres dilatoires ne changent cependant rien, estime Sophie Bessis, au fait que le Nord se retrouve désormais "piégé par l’attrait de son modèle". La prise de conscience actuelle de la finitude de la planète annonce peut-être l’épuisement de ce modèle longtemps incontesté, "qui, s’il venait à être dépassé, serait du même coup renvoyé à son caractère singulier".

Un Occident occupé à "mesurer l'humanité de l'autre"

La dernière partie du livre s’intitule "Des deux côtés du miroir": elle analyse d’une part l’incapacité de l’Occident à considérer l’autre comme son égal s’il ne lui renvoie pas l’image qu’il attend, et montre d’autre part comment cet "autre" se laisse piéger par l’obsession de lui répliquer et de s’en démarquer symétriquement. Ainsi, "d’un côté, l’universel reste prisonnier des limites qui lui ont été posées depuis son invention, de l’autre on existe d’abord contre, avant de commencer à explorer d’autres définitions de soi". La culture occidentale, "rendue tragiquement solitaire par l’ancienneté de son assurance, continue de vouloir définir seule les conditions d’accès à un universel moderne". L’autre, quand il ne répond pas docilement à "l’injonction mimétique" qu’on lui adresse, est aussitôt "rejeté dans une altérité supposée être au pire un lieu de régression, au mieux un ailleurs admirable mais figé, d’où rien de neuf ne peut sortir". Tout occupées à "mesurer l’humanité de l’autre", l’ensemble des sociétés occidentales restent profondément convaincues de leur supériorité. Des deux côtés de l’Atlantique, "le discours dominant est bâti autour d’une lénifiante rhétorique ahistorique servant à établir une sorte de consubstantialité intemporelle entre l’humanisme et l’Occident".

Ayant confisqué l’universel pour en faire un outil d’hégémonie, l’Occident a perpétué un écart calamiteux entre les discours et les actes. Son respect des principes qu’il avait énoncés, "directement fonction de ses intérêts géopolitiques et économiques", a toujours été à géométrie variable. Aujourd’hui, il poursuit son "recours sélectif à l’éthique". Le "droit d’ingérence", qu’il a pratiqué de tout temps sous des appellations différentes, aurait pu s’avérer un progrès pour l’humanité, s’il n’était pas irréversible ("imagine-t-on une mission d’enquête sénégalaise ou indienne visitant les prisons françaises ou les pénitenciers américains?"), et s’il ne reposait pas sur cet universel tronqué dont on n’a pas fini de mesurer la capacité à générer de la haine. "Ceux qui mettent au compte de leur génie collectif la paternité de l’invention, écrit Sophie Bessis, n’ont pas renoncé à se prévaloir d’une sorte de droit d’usage (…) et à s’en instituer les gestionnaires exclusifs au risque d’entretenir la confusion, instrumentalisée par d’autres, entre la mondialisation de l’universel et l’occidentalisation du monde."

"Réclusion identitaire" contre "injonction mimétique"

Car cette assimilation, dans les faits, de la liberté, de l’humanisme, de l’universel, aux prosaïques intérêts occidentaux, produit des effets désastreux: les régimes despotiques du Sud ont beau jeu, dès lors, pour museler leurs dissidents, d’assimiler le désir de liberté à une trahison de l’identité. Et les idéologies extrémistes, jouant sur l’exaspération, sur le sentiment d’injustice et d’humiliation des populations, s’en trouvent légitimées: "Les diktats, les silences, les trucages, érigés en autant de stratégies par les diplomaties occidentales, ont contribué à renforcer les tenants des pires replis identitaires dans les pays du Sud et à affaiblir les explorateurs locaux de modernités endogènes fondées sur la croyance en l’universalité de la liberté". "Réclusion identitaire" contre "injonction mimétique": dans un cercle vicieux infernal, l’impérialisme et le mépris de l’Occident, par l’exaspération qu’ils suscitent, ne cessent d’alimenter les répliques les plus violentes, qui à leur tour renforcent cet impérialisme et ce mépris en semblant les légitimer.

Traités à mots plus ou moins couverts de barbares, les intéressés tentent de riposter, et de rendre coup pour coup. Sophie Bessis fait remarquer que le dégoût manifesté par un futur leader islamiste tunisien, dans une boîte de nuit européenne, devant tous ces jeunes gens laissant libre cours à leurs "instincts", est le pendant exact de celui des colons stigmatisant autrefois la "sauvagerie des peuplades primitives": "C’étaient elles, alors, qui étaient régies par leurs instincts." Ce systématisme conduit à des répliques désastreuses et absurdes, à une sorte de "concours aux points" entre civilisations rivales faisant valoir leurs mérites respectifs. L’historien sénégalais Cheikh Anta Diop, par exemple, en réaction à l’historiographie européenne qui s’attribue la paternité de toutes les grandes réalisations humaines, fait de l’Afrique l’unique berceau de la civilisation : il répond ainsi à un terrorisme par un autre terrorisme. Frantz Fanon, lui, écrivait vers la fin des années cinquante: "Je n’ai pas le droit, moi, homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est supérieure ou inférieure à une autre race. (…) Il n’y a pas de mission nègre, il n’y a pas de fardeau blanc. (…) Tous deux ont à s’écarter des voies inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs afin que naisse une véritable communication."

Le "barbare", c'est le musulman

Le "barbare", depuis la fin de la guerre froide et son exigence d’un "Satan de rechange", c’est le plus souvent le musulman, "autrefois conquérant, naguère dominé et aujourd’hui revanchard", d’autant plus effrayant qu’il est proche – à la fois historiquement et à travers la présence des communautés immigrées. L’islam sert de clé pour expliquer tous les conservatismes, toutes les pratiques inhumaines et barbares. L’écrivain Taslima Nasreen, qui remporta en 1993 un grand succès dans les médias occidentaux – et pas par hasard -, le créditait "d’à peu près tous les maux dont souffrent les femmes bengalaises, sans faire la distinction entre ce qui relève de la religion ou de la coutume, sans voir non plus que la terrible condition faite aux femmes dans l’ensemble du sous-continent indien transcende les appartenances religieuses". L’amalgame, note Sophie Bessis avec une volonté de précision remarquable, "est facilité par le fait que le profond conservatisme dans lequel baignent la majorité des sociétés arabo-musulmanes puise sa légitimité dans le discours religieux, et qu’il y a beau temps que le monde musulman n’est, en tant que tel, porteur d’aucun projet émancipateur".

Sans s’embarrasser de telles nuances, nombre d’intellectuels occidentaux s’engouffrent dans la brèche pour conforter leur sentiment de supériorité en régurgitant sans complexe les pires clichés haineux: dans La Défaite de la pensée, Alain Finkielkraut ne voit dans l’islam qu’"une culture où l’on inflige aux délinquants des châtiments corporels, où la femme stérile est répudiée et la femme adultère punie de mort, (…) où une sœur n’obtient que la moitié des droits de succession dévolus à son frère, où l’on pratique l’excision…" (Vous avez dit "défaite de la pensée"?!...) Sophie Bessis: "Cette description horrifiante omet de préciser que la quasi-totalité des pays musulmans ont abandonné depuis longtemps les châtiments corporels, que l’excision est également pratiquée par les chrétiens dans toutes les régions où elle existe, que l’égalité des sexes devant l’héritage est un acquis récent de l’Europe et que le confinement des femmes dans un statut de mineures dépasse de loin l’aire musulmane." En 1998, dans un éditorial du Point sobrement intitulé "Le Mal absolu", Claude Imbert écrit, lui, que "la maladie intégriste fait partie de l’islam, disons de son "album de famille"." Mais, note Sophie Bessis, "il ne dit pas si les massacres commis jadis au nom de l’Eglise ou de la civilisation sont, au même titre, inséparables de l’être intime de la chrétienté ou de l’Occident".

"L’Etat d’Israël n’a cessé de se vouloir occidental"

Cet opprobre jeté sur l’islam oblige à gommer son influence sur la civilisation occidentale. Il explique la vogue de l’adjectif "judéo-chrétien", qui permet à la fois de se dédouaner en un clin d’œil de siècles d’antisémitisme, de "censurer l’existence historique du judaïsme oriental", et d’expulser l’islam de l’histoire occidentale, en faisant de lui "le tiers exclus de la révélation abrahamique". Son usage a été généralisé par le monde arabe pour les besoins de sa rhétorique anti-israélienne et de sa théorie du complot, mais aussi par le monde juif: "L’Etat d’Israël n’a cessé de se vouloir occidental, s’attachant avec constance à conjurer tout risque d’orientalisation. Ses élites ont fidèlement intériorisé, pour ce faire, un discours de la suprématie élaboré pour d’autres dominations".

On regrette un peu que Sophie Bessis n’ait pas davantage développé son analyse du conflit israélo-palestinien, tant il apparaît comme un condensé des mécanismes – ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui – que décrit son livre. Quand elle écrit, à propos des pionniers américains, que "ces hommes caressent en fait le rêve de voir les Indiens acquiescer à leur spoliation", cela réveille des échos de lectures de Mahmoud Darwich ou d’Elias Sanbar – qui a été l’un des premiers à réfléchir sur l’analogie entre Indiens et Palestiniens. Idem quand elle raconte: "Les massacres bien réels d’Européens lors des événements du 8 mai 1945 à Sétif ou ceux de Saïgon (…) sont considérés par une majorité de la presse et de l’opinion française comme la preuve que ceux qui les commettent restent incapables de dompter leur vraie nature. Seule une minorité d’intellectuels met en relation les deux violences de l’occupé et de l’occupant." Elle évoque aussi un historien français des années trente qui justifiait la colonisation par une "loi du retour" avant la lettre: l’Afrique du Nord, disait-il, avait été en stagnation – en "sommeil islamique" - entre la fin de l’Antiquité latine et chrétienne et le "retour" des Européens. "L’occupation française est ainsi légitimée par l’argument de l’antériorité romano-chrétienne sur la présence arabo-musulmane, frappée d’illégitimité." On pense aux "guerres d’antériorité" que se livrent Israéliens et Palestiniens. "La Bible n’est pas un cadastre", avait eu le courage de dire Yitzhak Rabin peu avant son assassinat. Sans doute pour contourner cette difficulté, l’ancien Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou est allé jusqu’à affirmer récemment que "les Palestiniens ne sont que les descendants des travailleurs égyptiens et syriens attirés au début du XXe siècle par la prospérité apportée par les pionniers juifs en Eretz-Israël". Ces inepties lui ont valu les foudres d'un professeur israélien d'histoire moyen-orientale, qui lui a rappelé que ces travailleurs n'étaient qu'un "élément marginal" au sein de la population arabe autochtone, ajoutant que pour lui, le sionisme "n'avait pas besoin de prétextes pour justifier sa légitimité" (Ha’aretz/Courrier international, 2 août 2001).

A cause du caractère "inclassable" des Balkans, qui "sont dans l’Europe, sans en faire pleinement partie", Sophie Bessis a aussi choisi de ne pas aborder les conflits de l’ex-Yougoslavie. Dommage, car la guerre menée par l’OTAN contre la Serbie semble avoir été largement perçue comme un nouvel exemple de cette "instrumentalisation de l’universel" par l’Occident: la fabrique de la haine et du ressentiment a tourné à plein. En témoigne la virulence du titre d’un livre écrit par un journaliste serbe, Stanko Cerovic: Dans les griffes des humanistes (éditions Climats). Comme son frère Stojan, journaliste à Belgrade, Stanko Cerovic, qui dirige la rédaction serbo-croate de Radio France Internationale, est un opposant de toujours au régime serbe, ce qui le rend peu soupçonnable de sympathies pro-Milosevic. Il a fait partie des dissidents "libéraux", et non "nationalistes", au communisme. Il écrit: "Seuls les dissidents de cette époque savent ce que signifiait alors l'Occident pour nous: nous étions prêts à risquer notre vie pour ses valeurs."

Le "versant sud de la liberté"

Mais même si l’Occident se montre très soucieux de conserver son "monopole de la production de sens", et si, même dans les milieux éclairés, on garde "l’intime conviction que l’énonciation de l’universel, quel qu’en soit le contenu, est l’apanage naturel de l’Occident", de nombreux penseurs issus du monde "barbare" tentent d’explorer aujourd’hui ce que Mahmoud Hussein (pseudonyme de deux intellectuels égyptiens) appelle, dans son livre du même nom, le "versant sud de la liberté". Ils sont bien sûr obligés en permanence de "donner des gages de leur respect de la norme identitaire", s’ils veulent éviter de passer, en parlant de démocratie ou de droits de l’homme, pour des agents de l’étranger. Ils sont cependant aidés par le contexte actuel: les populations en ont soupé tant des dictatures soutenues par l’Occident que des mouvements identitaires qui se sont opposés à elles. Tous se sont pareillement discrédités. Le chantage identitaire, qui fait passer le respect des valeurs dites traditionnelles avant toute aspiration au respect des droits élémentaires de la personne, est peut-être en train de trouver ses limites: "Dans ces Suds épuisés par des éternités de contrainte, les promesses de la liberté commencent à être plus séduisantes que celles de leurs systèmes épuisés, de leurs timoniers et de leurs prophètes."

Ici et là, on tente donc de "rapatrier le débat sur l’universel". "Notre propos n’est pas de copier l’Occident mais de nous approprier cet acquis mondial qu’est la démocratie", déclare un réformateur iranien. Dans plusieurs pays – Sénégal, Corée du Sud, Taïwan -, des alternances pacifiques ont "donné l’épaisseur du réel à des règles démocratiques qui cessent, dès lors qu’elles prennent localement racine, d’être perçues comme des importations occidentales". Dans le monde arabe, un courant de pensée s’attache depuis plusieurs années déjà à "réconcilier l’islam et le siècle". "Une fois usées toutes les caricatures de la modernité occidentale, comme les mille manières d’en récuser la légitimité, serait-on en train d’inventer des synthèses où l’universel trouverait des langages locaux pour fabriquer des modernités acceptées?" se demande Sophie Bessis; et elle constate: "La langue de l’Occident n’est plus la seule à fabriquer de la modernité, comme elle ne peut plus être la seule à dire l’universel." Il découle de ces frémissements une série de questions passionnantes, qu’elle formule ainsi: "Comment reconnaître à l’Occident sa part déterminante dans l’élaboration de l’universel moderne tout en le faisant sien? (…) Comment retisser les fils de son histoire sans se laisser piéger par des interprétations réactives qui bloquent toute pensée autonome?"

Enfin, "l’Occident laissera-t-il l’universel lui échapper pour devenir enfin ce qu’il est supposé être, ce corpus et ce discours dans lesquels toute l’humanité pourrait se reconnaître"? Il n'y semble pas très disposé. Mais à l’avenir, il pourrait ne plus avoir le choix: la "quête planétaire, encore incertaine et confuse mais qui a cessé d’être marginale, d’universaux qui mériteraient enfin leur nom", est, selon Sophie Bessis, la "compagne involontaire mais obligée de la mondialisation". Celle-ci "exige, paradoxalement, que l’Occident invente de nouveaux langages et de nouveaux rapports avec les autres". C’est ce "double abandon, par les Occidentaux de leurs certitudes, et par les autres de leurs crispations, qui pourrait annoncer de nouveaux commencements".

Mona Chollet

Texte publié une première fois http://www.peripheries.net/default.htm

Notes 
(1) Reproduit avec la permission de l'auteure. Merci pour cette collaboration.
Pour lire les travaux de la revue électronique Périphéries : http://www.peripheries.net/
default.htm
(2) Sophie Bessis, L'Occident et les autres, La Découverte, 2001. 
Sur des sujets proches dans Périphéries:

* Portrait de l’orientaliste Jacques Berque, traducteur du Coran et "passeur" entre les deux rives de la Méditerranée

* Sur la prise de conscience de la finitude du monde (et de ses réserves naturelles), et ses implications sur la définition de l’universel: voir la critique des travaux du géographe Augustin Berque (fils du premier), suivie d’un entretien
 
* Sur l’impérialisme occidental, sur le racisme anti-arabe ("un monde arabe perçu comme congénitalement violent et antidémocratique"), sur le conflit israélo-palestinien: voir le portrait de l’intellectuel palestinien Edward W. Saïd

* Sur "l’injonction mimétique": voir l’entretien avec l’écrivain algérien Y.B. ("En quoi tu fais avancer le schmilblick, en disant que tu te revendiques de Diderot et de Voltaire, que tu vis dans un pays où il n’y a que des barbares sauf toi et qu’ils veulent tous t’égorger?")

* Sur la critique du modèle de développement occidental: voir le livre de Dominique Méda Qu’est-ce que la richesse? (Champs-Flammarion), dont on vous avait parlé au moment du "boom de la Net-économie" (cette blague!)

* Sur la pluralité des points de vue et des imaginaires: Trigon-Film, un distributeur suisse spécialisé dans la diffusion de "films du Sud"





____________________________________________________________________________________________________






L’université et ses cinq lièvres

Raymond Joly 


Il est déconseillé de courir deux lièvres à la fois. L’université québécoise en poursuit au moins cinq : 1) la formation des étudiants de niveau universitaire, 2) la recherche dite de pointe, 3) la préparation à différentes professions, 4) le dépannage et le recyclage tous azimuts, 5) la commercialisation de la chair de phoque. 

L’université de Humboldt


Officiellement, l’esprit qui anime nos universités est toujours celui qui présidait à la création de l’Université de Berlin en 1810. Il s’agit de mener de jeunes citoyens au plus haut degré d’épanouissement intellectuel en les mettant en contact avec des maîtres qui visent deux buts indissociables : 1) transmettre la fleur de la culture et du savoir accumulés par les siècles, 2) faire comprendre que cet héritage est moins un monument que l’état actuel d’un processus toujours en marche. Cela signifie que le professeur doit être lui-même activement engagé dans la recherche.

Dans cette perspective, l’enseignement est l’occasion de synthétiser, d’organiser, de critiquer et de mettre à jour la quintessence du savoir acquis, tandis que la recherche a pour fonction de dynamiser l’enseignement : l’exemple doit faire comprendre à l’étudiant que, si la maîtrise du savoir existant permet seule les avancées, seules les avancées arrachent le savoir à la répétition et à la sclérose.

L’université vise un idéal que les Allemands appelaient la Bildung, c’est-à-dire, indissolublement, " formation " et " culture ". L’épanouissement de la personne et la fécondité de l’activité intellectuelle et professionnelle exigent que le diplômé ait des horizons larges et que, formé solidement dans une discipline, il en connaisse les limites et sache voir plus loin qu’elle.

Pour arriver là, il faut des professeurs passionnés par l’enseignement et des étudiants animés d’un esprit de recherche. Les premiers doivent attacher autant d’importance à leur mission éducatrice qu’à l’accroissement du savoir pour lui-même. Les seconds, s’ils ont bien raison de réclamer une formation qui leur servira pratiquement à quelque chose dans la vie, doivent néanmoins aborder leurs études avec une curiosité plus ambitieuse. On attend d’eux qu’ils convoitent plus que du savoir prédigéré et des recettes immédiatement applicables. On veut que leur désir d’apprendre toujours davantage se nourrisse du besoin de questionner sans relâche le sens et le fondement des discours, des disciplines et des pratiques.

Nous ne pouvons pas nous passer de l’institution que je viens sommairement de décrire. Une société ne saurait vivre des sous-produits de la pensée et du savoir d’ailleurs. Elle sera bien à plaindre si les mieux formés parmi les citoyens qui la composent ne savent que rabâcher ce qui passait pour vrai quand ils étaient sur les bancs de l’école, quitte à retourner bravement de temps à autre à l’école pour un ravalement de façade.

Ce qui est délicat, c’est de trouver la place et le mode de fonctionnement de l’université dans notre société et notre siècle.

Enseignement et recherche


La symbiose heureuse entre l’enseignement et la recherche, à l’époque de l’université de masse, est un idéal plutôt qu’une réalité généralement observable. Ici comme en Allemagne, tout le monde, au fond, est prêt à l’avouer.

Le rapport Bonneau-Corry, il y a vingt-cinq ans, distinguait deux sortes de recherche, l’une tournée plutôt vers la décantation et la transmission des connaissances, l’autre vers la découverte proprement dite. C’était une distinction utile, dont il me semble qu’on parle très peu ces années-ci. Ce qui est frappant en revanche, c’est que la voie qui mène au fric, à la reconnaissance et au prestige, dans ce milieu-là, c’est la concurrence. Il y a de moins en moins de différence entre ce qu’on demande à un universitaire en début de carrière et ce qu’on attend du jeune loup qui veut faire sa marque dans la Silicone Valley ou chez Toyota : il faut qu’il se taille sa part de marché en enfonçant les autres dans une guerre sans répit ni pardon pour les subventions et les publications. Publish or perish, plus que jamais. Le miracle, c’est qu’il y ait malgré tout, dans l’avalanche des publications nées de la peur de se retrouver à la rue, un nombre considérable de travaux qui témoignent par surcroît d’une réelle fécondité intellectuelle.

L’individualisme est devenu une plaie et une menace pour les universités, qui ressemblent de plus en plus à une juxtaposition de petites et moyennes entreprises tenues ensemble par des nécessités administratives. L’étonnant est que certains s’en étonnent : c’est logique, et tout est fait pour mener là. Le professeur n’a pas trop de tout son temps et de toutes ses énergies pour surnager lui-même et sauver son équipe.

Pas surprenant non plus que nous ayons des programmes de premier cycle invraisemblablement spécialisés quand on entend partout réclamer à grands cris une formation fondamentale plus ouverte.

Quant aux projets collectifs, sans parler de la Bildung, s’y intéresser relève essentiellement de l’initiative individuelle, et il faut admirer une fois de plus combien de personnes s’y dépensent corps et âme alors qu’on ne leur en demandait pas tant.

L’université et le marché du travail


Traditionnellement, on accède à certaines professions en passant par l’université ; il n’est guère contestable que la médecine, par exemple, nécessite une initiation prolongée à la démarche scientifique. Au fil des temps, la liste des facultés s’est allongée, souvent pour d’excellentes raisons.

En fin de compte, on en est arrivé à considérer qu’aux âmes bien nées, la valeur attendait le nombre des années (de scolarisation). Par ailleurs, il y a dans la population une demande instante et absolument légitime de rattrapage et de perfectionnement à divers niveaux. Or, comme nous n’avons pas autre chose que l’université après le collégial, on a fini par décréter que nul n’était respectable à moins d’avoir au moins un certificat, à défaut d’un baccalauréat ou davantage.

On a donc vu entrer à l’université des sciences étranges, comme celle qui apprend comment persuader les gens qu’il y va de leur bonheur à acheter les produits de la marque X ou Y. On donne des maîtrises en arts visuels et en création romanesque pour couronner des productions qui valent bien des travaux de laboratoire et des études de sémiotique, mais dont la sanction revient au public et non à des professeurs dans leur bureau, au milieu de leurs tiroirs. Les certificats et embryons de certificats prolifèrent, comme si la définition de l’université était : " établissement chargé du perfectionnement de quiconque a plus de vingt ans ". Tout se passe comme si, à une époque où la moindre ville est remplie de diplômés d’université et où tout le monde parle de décentralisation et d’initiatives locales, personne ne pouvait trouver dans son milieu la boîte d’informaticiens ou le cabinet de comptables qui lui donneraient l’initiation ou le perfectionnement qui lui manquent : il faut courir sous les jupes d’Alma Mater.

Alma Mater est bien forcée d’étendre ses jupes — et d’étendre sa soupe —, puisqu’on ne lui demande pas, au moment de lui verser sa subvention, si elle remplit la mission d’une université, mais combien elle a inscrit de têtes de pipe en septembre.

La chair de phoque


Nous devons au moins une chose à la polémique de M. Garon contre l’Université du Québec à Rimouski, coupable de marcher sur les plates-bandes éventuelles de son Université de Lévis : en reprochant à Rimouski de ne pas s’être lancée à corps perdu dans la commercialisation de la chair de phoque, il nous a fourni une expression digne de passer dans la langue pour pointer une aberration.

Si la fonction de l’université est celle-là, les établissements de haut savoir les plus exemplaires au monde sont General Motors, Coca Cola et la firme qui a lancé les blue jeans. Laissons l’État et les institutions publiques à leur place. Ne demandons pas à l’université de jouer le rôle du commerce et de l’industrie — auxquels elle est déjà censée avoir fourni un personnel parfaitement à la hauteur sous la forme de diplômés débordants de savoir et d’imagination.

Néanmoins, on aurait tort de croire que les universités crachent sur la chair de phoque. Lisez leurs publications internes : pas une semaine ne se passe sans qu’elles annoncent triomphalement des accords avec des éleveurs de champignons ou les fabricants d’un verre plus incassable que les autres. Ces contrats rapportent, et quelques étudiants de maîtrise et de doctorat bénéficient certainement à cette occasion d’un contact précieux avec la recherche appliquée et avec la réalité du monde de la production. Il vaudrait la peine de faire le bilan de ces opérations au point de vue financier (qui paie, en fin de compte : la firme qui va faire des profits, ou l’État ?) et au point de vue de la Bildung.

La démocratisation


Un système d’enseignement démocratique, c’est celui dont l’accès n’est pas de facto lié à l’appartenance à des groupes sociaux favorisés, et où tout sujet bien motivé reçoit l’aide dont il a besoin pour atteindre le plus haut degré de développement intellectuel et culturel qu’il désire et dont il est capable. Croire qu’on a atteint cet idéal dès qu’on a multiplié les inscriptions à l’université serait fallacieux. La formation universitaire n’est pas le moyen miraculeux de répondre à toutes les aspirations et à tous les besoins ; l’université se diluera et ratera sa mission si elle essaie de coiffer du même chapeau des réalités complètement hétérogènes.

Notre ministre de l’Éducation avait ses vues particulières lorsqu’il citait les soixante-dix établissements universitaires dans Boston et sa périphérie. Mais est-il scandaleux d’imaginer que nos universités, assurées d’un financement qui leur permettrait d’être pleinement des universités, n’auraient plus à chercher le salut dans le gigantisme et ne seraient plus obligées de courir après la " clientèle " étudiante avec leur assortiment de tapis, des grands aux minuscules et des inusables aux vite faits ?

Pourquoi la formation professionnelle et les compléments de formation pratique sur le terrain que réclament légitimement tel groupe ou telle région ne seraient-ils pas assumés par autant de petites structures ad hoc qu’il en faudra ? Est-il vrai que seuls les professeurs chercheurs sont aptes à " faire comprendre les fondements théoriques des choses ", comme on dit ? La réponse est non, puisqu’on voit communément ces tâches confiées à des chargés de cours, ce qui suggère tout de suite une autre question : pourquoi ces chargés de cours doivent-ils obligatoirement relever d’une université ? Et la réponse est encore plus nette lorsque les enseignements en cause ne visent en fait que la pratique et l’application.

Certains craindront que la fréquentation de ces multiples petits collèges spécialisés ne rétrécisse les horizons des étudiants : la culture n’y aurait pas sa place et on n’y connaîtrait pas la stimulation intellectuelle que procure le séjour dans un grand établissement polyvalent où se cultivent toutes les branches du savoir humain.

Je ne serais pas a priori si pessimiste. On ne digère bien que ce qu’on a mangé avec appétit. Or les humains ne sont pas à un degré égal avides de nourritures intellectuelles. Si on en doute, il n’y a qu’à voir ce qui se passe dans les universités actuelles. Le cloisonnement y règne du haut jusques en bas, et les obstacles qui hérissent toute démarche interdisciplinaire sont notoires. La faim de culture et d’élargissement des horizons y tenaille bien du monde, mais beaucoup d’autres dorment sur leurs deux oreilles sans penser à cela un instant. Cette faim n’a pas de raison de ne pas se manifester aussi bien à Drummondville qu’à Montréal, et qui sait si, vraiment ressentie au lieu d’être prétendument comblée d’avance par l’institution, elle n’inventera pas des moyens authentiques de se satisfaire ?

Pour une faune diversifiée


Mon humble avis est qu’il n’est pas sage de se transformer en éléphant pour courir cinq lièvres à la fois. Si la position des universités actuelles est intenable, c’est peut-être parce que nous avons manqué collectivement d’imagination.

Nous avons confié à une seule et même institution des missions qui ne sont guère conciliables en pratique. Nous faisons comme si les mêmes personnes étaient capables de les accomplir toutes, alors qu’elles exigent des compétences, des tournures d’esprit, des types d’engagement profondément différents.

Nous faisons comme si les universitaires étaient seuls dignes de remplir toutes ces tâches, alors qu’il y a probablement des mines de créativité éducatrice éparses dans la société ambiante.

Nous trouverions peut-être notre profit à l’éclatement, s’il menait à un système plus différencié et plus réaliste, moins obnubilé par des objectifs abstraits de quantité, et qui ciblerait mieux la diversité des aptitudes, des besoins et des aspirations de ceux et celles qu’il veut servir.

Notes :

Ce texte a été publié une première fois dans la revue Universités, 2, 1995. Il s'agit d'une version légèrement modifiée. Nous remercions M. Raymond Joly pour son accord de reproduction.
 
_______________________________________________________________________





Oublier l’Histoire : le cas québécois

Pierre Blouin


Oublier la Révolution Tranquille. Gilles Paquet


(…) L’internationalisme moderne n’a de sens que s’il succède au nationalisme.
L’étymologie même du mot internationalisme le prouve :
inter et nationalisme, entre nations. C’est pourquoi, concurremment
à la vague moderne moderne d’internationalisme, se poursuit
une vague non moins forte de nationalisme.  Marcel Chaput,
Pourquoi je suis séparatiste ? Éditions du Jour, 1961, p. 125.


Ce n’est pas une des moindres forces de la Révolution Tranquille au Québec, au début des années 60, que d’avoir affirmé la place du politique et la dimension du social face à l’économique et à l’arbitraire dans une société sclérosée et autoritariste. Ce n’est pas non plus la moindre des caractéristiques du livre de Gilles Paquet que de gommer le politique et le social, que de réaffirmer leur caractère «dépassé» pour les «oublier» définitivement dans le discours rationnel et structuraliste de la «nouvelle économie». Peut-on même «oublier» une période historique, que ce soit le duplessisme ou la Révolution Tranquille ? En oublier les excès ou les survivances anachroniques, certes; mais encore faut-il en connaître les contours, les valeurs exactes. «Oublier» les valeurs internationalistes pour celles d’une globalisation tout-à-l’économique, voilà ce que l’auteur se met en tête de défendre.

Chez Paquet, les excès du bouleversement social-démocrate sont des débordements de mauvaises manières, des irresponsabilités individuelles qui, finalement, rendent caduque la prise en mains par l’État d’un État colonisé et aliéné par des années et des décennies d’un régime accroché au compromis entre l’agriculture et l’industrialisation par l’étranger.

Pourtant, la Révolution Tranquille ne fut pas autre chose que la conquête par la classe d’affaires québécoise de la place qui lui revenait dans un contexte d’évolution mondiale (les années de gloire de la société de consommation furent les années 50). Grâce aux intellectuels, aux universitaires, aux journalistes, à une élite «éclairée» et désireuse de changements, désireuse aussi de s’affirmer, cette révolution a pris son essor dans un précipité de rénovation des institutions politiques et de reconstruction du capitalisme national, autochtone. L’État s’est constitué une technostructure dont on a bien entendu aujourd’hui l’héritage. La société civile a été la grande gagnante de ces réaménagements qui étaient absolument nécessaires à l’époque. C’est pourquoi il était justifié de parler de révolution.

Or, l’ouvrage de Paquet applique avec un certain brio technocratique le discours néo-conservateur actuel dominant au «cas québécois», en exploitant une thématique populiste très attrayante qui l’enrobe : la remise à jour de l’État, dans un sens très précis, ou sa disparition pure et simple. L’État, en tant que modèle non corporatif, est dépassé, il n’a pas fait du citoyen un actionnaire, une unité de base définie en termes économiques. Bien sûr, on ne trouvera nulle part les mots «lien social», «corporatif», encore moins «conservateur» ou «socio-politique» (mais la notion de «socialité» en tant que «pattern de bonding social»…). Ce qu’on peut prendre à première vue pour une critique des barbaries de la modernité ou de la bureaucratie de l’État-Providence se révèle être une apologie de la technocratie néo-libérale en matière de gestion sociale.
Selon l’auteur, le «discours mythocrate» est essentiellement celui de l’État, lequel est constamment en retard sur l’Ontario voisin, alors qu’avant 1960, ce retard «relève plus de l’invention que de la réalité». Seul l’État a la méchante manie de l’habitus centralisateur, qui étouffe la liberté d’entreprendre. La solution serait une «socialité» décentralisée, «spectrale», comme le serait par exemple la «société de l’information». «La spectralité comme mode d’être» (p. 71) lui est inspirée par Baudrillard et Marc Guillaume, suite à une lecture superficielle de ces auteurs. Il est loin d’en prendre la pleine mesure. Pour Paquet, en effet, comme pour les néo-conservateurs en général, le phénomène constitue l’essence des choses : la statistique est une valeur transcandante en soi, il suffit de constater un état de fait pour le sacrer vérité absolue et principe directeur. D’où la fascination pour la «nouvelle économie» et les manifestations de l’information. «Nous devenons les ‘produits de nos relations virtuelles’» (p. 71, tiré presque du défunt discours d’un Pierre Lévy, qui fait maintenant dans l’ésotérique mystique, tout comme Kevin Kelly de Wired). «Le rapport à l’autre devient un système de commutation» (p. 72). Etc.

Le propos fondamental du livre est la recherche de ce nouveau modèle économique et institutionnel qui préoccupe la pensée néo-libérale mondiale. En ce sens, il faut oublier, non pas la Révolution Tranquille québécoise, mais la réforme léguée par cette révolution. Il nous faut retrouver le libéralisme pur, et pour cela avoir «une bonne réactique, apprendre vite». La logique gestionnaire, managériale, imbibe cette prose qui vaut surtout la peine d’être lue par les étudiants de littérature moderne et de linguistique. Il s’agit d’un style qui se veut neutre à tout prix et qui est prêt à toutes les formules pour y parvenir. Malheureusement, c’est ce que les étudiants concernés par ce domaine ont comme pâture dans leurs cours; demandez-leur ensuite de s’intéresser à la chose intellectuelle, voire à la lecture.

«Il faut recadrer notre vision de l’économie et construire les institutions qui vont nous aider à mieux vivre dans la nouvelle économie» (p. 54). Mélangeant philosophie et fausse érudition dans cette «nouvelle économie» intellectuelle de gourous, Paquet se permet de citer Gaston Bachelard, pour nous inciter à «prendre des risques conceptuels» pour catalyser le processus de l’avènement de la «société à valeur ajoutée» (p. 55). Plus contradictoire que cela, tu meurs (selon une formule typiquement québécoise «à valeur ajoutée»). 

La société «fragmentée», dite post-moderne, est de toute évidence le terreau idéal de l’entreprise corporative comme «forme d’organisation moderne», encore qu’elle ne doive pas succomber au corporatisme d’État et se faire «entreprise étatique», abolissant ainsi les «marges de liberté et le désir d’autonomie» (p. 50). Tout est orienté vers le privé, comme en éducation : «Que signifie l’école publique quand le gros (sic) de ce que les Québécois ont besoin d’apprendre pour vivre et prospérer n’est pas appris en classe ?» (p. 52).

Il aurait été plus captivant et intéressant, somme toute, de faire le parallèle entre la Révolution Tranquille et ce qui se passait ailleurs dans le vaste monde, par exemple aux États-Unis, le modèle par excellence de ces penseurs, avec la Great Society, ou en France avec le Commissariat au Plan qui a permis au capital français de se sortir de sa crise. En Grande-Bretagne, la planification française a inspiré les plans «neddy», à partir de 1963, un exercice de planification coopérative volontaire pour aider la croissance économique et favoriser la compétitivité en favorisant une stabilité économique. Les plans avaient été reçus avec enthousiasme par les industriels britanniques ; une politique d’expansion et de développement a ainsi été initiée, puis réalisée, grâce non pas à un establishment d’affaires plutôt conservateur, mais bien grâce à l’élite gouvernementale elle-même, qui s’est mise au service des forces de rationalisation au sein du capitalisme national. Cette complémentarité d’une économie essentiellement mixte a joué à fond dans la Révolution Tranquille; elle a été occultée au profit de son côté rénovateur et nécessaire. (Michael Shanks, The Innovators : the Economics of Technology. Penguin, 1967, pp. 23-28.)

Il n’est pas inutile de se référer également à la «Révolution Tranquille américaine» que fut le New Deal de Roosevelt, pour mieux comprendre les notions proposées de «gouvernance» et de «capital social». Ce «capital communautaire concret et pluriel» n’est chez Paquet qu’une forme érodée et mercantile de l’économie sociale, défendue par un nombre croissant d’acteurs corporatifs et gouvernementaux. Le New Deal avait créé en son temps une forme d’économie sociale, dirigée à la fois pour sauvegarder le capitalisme emballé dans son fonctionnement et pour faire jouer à l’État un rôle réel, celui de redistributeur des «richesses» produites. A-t-on retenu cette période comme celle du «modèle américain» ? C’est pourtant ce même modèle, interventionniste et capitaliste, que l’économie de consommation jugera bon de reprendre durant les dix ans de gloire du capitalisme américain, selon les mots de Ernest Mandel.

Dans un livre publié en 1959, un boursier du Twenthieth Century Fund écrit, paraphrasant ce que Galbraith écrira dix ans plus tard dans sa Nouvelle société industrielle : «The corporate structure in the United States thus represents a fundamental departure from purely individual free enterprise. The large corporation begins to approach in some respects the status of a governmental bureaucracy. Indeed, the position of the management would not necessarily be much changed if the corporation were nationalized» (Calvin B. Hoover, The Economy, Liberty and the State. Doudleday, Anchor Book, 1959, p. 265). L’État est concomitant et non concurrent aux systèmes économiques, et surtout au capitalisme. L’auteur du livre y explique le rôle de contre-pouvoir que joue l’État, et aussi celui de balancier du système : comme la compétition se fait entre grands agrégats de pouvoir, la stabilité des prix exige une certaine forme d’arbitrage. Que cet arbitrage vienne de l’entreprise leader de son domaine (comme la US Steel dans l’acier ou General Motors dans l’automobile), ou qu’elle vienne du gouvernement, elle est ressentie à la fois comme un mal et un bien. Un mal parce qu’elle freine la compétition et le laissez-faire des marchés, un bien parce qu’elle introduit une régulation profitable à tous.
Si ce pouvoir de contre-balancier n’existe pas, «thus the power of the Sate was invoked, as in the case of the agricultural price support programs of the New Deal» (p. 243). Il fallait aider les fermiers individuels à contrer le pouvoir des grands conglomérats de producteurs. Ironiquement, c’est le contraire qui se constate dans les États agricoles américains aujourd’hui, où la ferme familiale est en passe de devenir une franchise des multinationales de l’agroalimentaire. C’est que la stabilité n’a plus à souffrir désormais de la disparition du petit producteur, dans le modèle de «société plurielle» que nous propose Gilles Paquet et al.

Ce qui est étrangement intéressant, c’est que Hoover ne voyait pas de différence significative entre une économie nationalisée du type britannique et l’économie mixte américaine de cette même époque. Il explique que les leaders du Labour n’avaient pensé leur socialisme qu’en termes de distribution élargie des titres de propriété aux individus, et de réforme du management sans toucher aux structures de base, en «responsabilisant» les gestionnaires envers leur public. Bref, il s’agissait de restructurer un capitalisme d’arrière-garde pour en faire un capitalisme d’avant-garde, mieux préparé à affronter le «changement», selon un refrain que l’on commence à connaître. On pourrait dire la même chose du mouvement de Crédit Social instauré par C. H. Douglas en Alberta dans les années 20, qui réclamait la fin du système de crédit privé pour en faire une organisation de crédit réel, dit social parce qu’il se voulait public. Encore là, on constate un effort essentiellement réformiste, qui s’inscrivait dans le respect de l’exploitation privée des moyens de production et des valeurs de base du capitalisme. Le Crédit Social fut d’ailleurs issu des fermiers de l’Ouest canadien durement touchés par la montée de la spéculation durant les années 20, puis par la crise des années 30.

Les exemples de réforme abondent pour la période dont nous parlons ici. Qu’il suffise de mentionner la Reconstruction Finance Corporation (RFC), fondé en 1932, dans le but de renflouer les banques, entreprises de chemin de fer et autres grandes sociétés industrielles indispensables à l’économie nationale américaine. La RFC contribua puissamment au financement de certaines industries d’importance militaire et stratégique. Elle fut dissoute en 1954.

Bref, il s’agit encore et toujours de produire un discours anti-étatique lorsque des intérêts particuliers sont en jeu et de réclamer l’aide de l’État lorsque d’autres le sont. Au Québec, la Révolution Tranquille a aussi signifié la mise en place de grands instruments pour favoriser l’investissement privé et la création de piliers industriels. Comme le mentionne le vice-président exécutif de Lévesque Beaubien Geoffrion, Pierre Fournier, « Beaucoup de grandes entreprises québécoises ont eu de la chance d’avoir la SGF, La Caisse de dépôt et placement, la SDI et Hydro-Québec pendant leurs années de démarrage. L’État leur a donné un coup de pouce majeur. » (« L’État s’engage, la grande entreprise s’impose », «Commerce, Décembre 1998, p. 110). La naissance de Vidéotron dans les années 60, puis celle de TéléGlobe résultent en grande partie de l’aide étatique accordée à des individus ou à des familles.

Roger D. Landry, ancien éditeur de La Presse, nous donnait l’heure juste sur la social-démocratie à la québécoise. Il affirmait que « le Parti Québécois est un parti de centre-gauche, de progressistes modérés. C’est une position confortable, comme celle du Labor britannique, du parti socialiste français, du parti progressiste allemand, mais ça suppose un débat perpétuel, une oscillation et c’est bien comme ça » (« la lettre des neuf n’émeut pas Landry », La Presse, 25 août 2001, p. B-1). L’incertitude programmée, telle apparaît être la marque de cette social-démocratie, et sous le couvert d’un débat démocratique, c’est à une suite de sommets d’auto-concertation et d’actes forcés (telles les fusions des grandes municipalités) à laquelle nous assistons, impuissants et résignés, pour notre plus bien concurrentiel et globaliste.

Encore une fois, il faut lire le livre de Paquette non pas pour son contenu, mais pour sa formulation, son langage technocratique très « post-moderne ». Là se situe le véritable message, qui est axé autour du physicalisme, de cette conception développée par le physicien Von Neurath selon lequel toute connaissance peut se formuler en énoncés sur des objets physiques (Exemple dans le discours courant : la mondialisation est un « phénomène », incontournable en plus comme la chute des corps ). Dominique Lecourt a superbement résumé cette pensée, en parlant de la « mise en ordre » effectuée par l’ordinateur : (…) cet ordre n’est installé qu’en privant la pensée de son contenu au profit d’une forme toute puissante (…) L’information, en permettant au règne technique d’inscrire en lui l’ordre symbolique, réalise la clôture du système technicien sur lui-même. La rationalisation intégrale de la vie, autrefois annoncée par Max Weber, se réalise sous nos yeux » (« L’empêcheur de penser en rond », Le Devoir, 17 avril 2000, p. B1).

Dans une telle langue, la gouvernance représente un essai de science du gouvernement corporatif dans un monde qui se fixe de nouvelles règles monétaires flexibles. 

Pierre Blouin

À lire :


« Est-ce la fin du Canada ? Lamentation sur la fin du nationalisme canadien », Grant. Hurtubise HMH, 1988 (collection Cahiers du Québec). Traduction de Lament for a Nation (Carleton University Press, 1965).

Écrit par un philosophe de la technologie, plus critique que son concitoyen McLuhan. Présenté par son traducteur comme une œuvre de philosophie politique, ce classique de la pensée canadienne anglophone est passé inaperçu au Québec. Avec une préface de Jacques-Yvan Morin, il brûle d’actualité et de pertinence. Grant tenait le nationalisme québécois pour la seule pensée identitaire canadienne. Lire dans la préface le commentaire de Morin sur la « trahison des nantis, observable sous toutes les latitudes » (p. XIII), à propos de la tentation continentaliste de l’époque (lire mondialiste aujourd’hui).




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire